La Turquie, la
France et l'Union européenne
Dr. Demir F. ONGER (*)
30/10/2005
Le 3 octobre 2005, après apres discussions et
tergiversations d'un certain nombre de pays, l'ouverture de négociations en vue
d'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne a pu être concrétisée conformément à
la décision du Conseil Européen du 17 décembre 2004.
Aujourd'hui la Turquie ne demande rien d'autre que de
poursuivre sereinement le processus de négociations d'admission à l'Union Européenne.
Ce qui offense les Turcs, ce n'est pas la crainte d'être
un jour refusés après tant d'efforts, c'est l'impression de partialité et d'injustice
envers la Turquie qui résulte des débats actuels en France.
C'est une toute nouvelle phase qui s'ouvre maintenant
devant la Turquie. Un processus sans doute long et difficile, avec 36 chapitres de
négociations dans lesquels, en plus de la Commission et de la Présidence, les 25, puis
27 ou peut-être même 28 pays membres seront impliqués.
La Turquie connaît assez bien les difficultés techniques
et économiques qu'elle devra affronter. Un processus de criblage informel par rapport à
l'Acquis Communautaire a déjà été poursuivi depuis l'an 2000 par huit sous-comités
créés par le Conseil d'Association " Turquie-Union Européenne ", ce qui a
donné une idée assez réaliste des réformes que la Turquie doit encore entreprendre
pour se conformer à l'acquis communautaire. Le Programme National pour l'adoption de
l'Acquis Communautaire, préparé pour la première fois en 2001, puis révisé en 2003,
comprend 523 pages. En ce qui concerne les Critères économiques de Copenhague, la
Turquie poursuit déjà un rigoureux programme de stabilisation économique.
Par contre, il est étonnant de constater que les
discussions sur le principe même de l'adhésion de la Turquie, particulièrement en
France, soient loin d'être terminées malgré la décision nette du Conseil Européen et
malgré le fait que la France vient de réviser sa Constitution pour y inclure une
disposition qui prévoit dès maintenant que le Traité d'Adhésion de la Turquie sera
soumis à un référendum en France. Le texte, rédigé avec soin, épargne les autres
candidats actuels, même ceux dont la candidature a été approuvée par le Conseil
Européen après celle de la Turquie. Les Français savent maintenant qu'ils voteront sur
la Turquie le jour où elle aura complété ses négociations d'adhésion. Malgré cela,
certains politiciens français ont choisi d'inclure la Turquie dans leur campagne sur le
référendum relatif à la Constitution Européenne, alors que le seul lien entre ladite
Constitution et l'adhésion de la Turquie est que les deux sujets concernent l'Union
Européenne !
C'est à croire que l'unique débat que l'on puisse
poursuivre en France sur l'Union Européenne, est le débat stérile concernant la
Turquie, alors que la Turquie n'est justement pas encore membre de l'Union. Elle n'est
responsable ni des méfaits économiques et sociaux que l'on attribue, souvent
abusivement, à l'Union Européenne, ni des bienfaits que l'on a tendance à négliger
grossièrement. Et si la Turquie a un quelconque effet sur la situation économique de la
France, c'est en bien, puisque la Turquie a un déficit commercial de près de deux
milliards d'Euros envers la France, ce qui représente, pour donner un exemple au hasard
à titre de comparaison, quatre à cinq fois le budget du Conseil Général d'un
département comme la Vendée.
Certains commentateurs soulignent très justement combien
ce débat concernant l'adhésion de la Turquie est froissant pour les Turcs. Les
qualificatifs utilisés pour la Turquie ont effectivement franchi les seuils de tolérance
des citoyens turcs les plus complaisants. Un parlementaire européen représentant la
France, parle, dans un grand quotidien national, " d'envoyer Ankara se promener
" sans susciter de réactions. Bien qu'habitués à la xénophobie, les Turcs sont
étonnés par sa vulgarisation et par son adoption par ce qui devrait être l'élite de ce
pays ami. C'est une faute grave que commettent de plus en plus d'acteurs politiques des
partis traditionnels, en exploitant la peur de l'autre, aujourd'hui inexplicablement
personnifiée par les Turcs, dont ni le nombre en France, ni les différences historiques
et culturelles par rapport aux Français ne justifient un tel acharnement.
La Turquie a un potentiel économique qu'on vient à peine
d'entrevoir : une des vingt premières économies mondiales avec une croissance annuelle
soutenue atteignant 9,9 % en 2004, un volume d'échanges de 150 milliards d'Euros, le
6ème gros client et le 7ème fournisseur de l'UE. Une croissance continue en Turquie
bénéficiera aux deux parties. Avec une population jeune et prête à produire et à
consommer, un marché non saturé pour pratiquement toutes les catégories de biens de
consommation, une longue tradition de libre entreprise, la Turquie offre de grandes
opportunités d'investissement.
Ce potentiel peut être canalisé dans la bonne direction,
en particulier si les investisseurs, turcs et étrangers peuvent voir plus clairement
l'avenir de la Turquie au sein de l'Union Européenne. Quand la Turquie arrivera au bout
de son processus d'adhésion elle aura de toute façon atteint un niveau économique qui
en fera une des locomotives de l'économie européennes. En effet, selon les estimations
récentes de l'OCDE, elle aura atteint la moitié du revenu par habitant de l'Europe des
Quinze. Elle aura fait des réformes nécessaires dans le domaine de l'agriculture, des
questions sociales, de l'environnement et dans tous les autres domaines de l'Acquis
Communautaire pour assurer sa compatibilité avec l'Union Européenne. Elle aura
rigoureusement mis en uvre les réformes démocratiques et aura renforcé son rôle
de puissance stabilisatrice dans sa région.
Les sociétés françaises, qui sont parmi les premiers
investisseurs étrangers en Turquie sont déjà conscientes de ce potentiel. Les relations
économiques et commerciales entre la France et la Turquie continuent de suivre une
croissance sans précédent. En 2004, le volume total du commerce entre les deux pays a
battu un nouveau record pour la deuxième année consécutive, en dépassant 7,2 milliards
d'Euros. L'automobile représente 30 % du commerce dans les deux sens. Le nombre des
entreprises françaises investissant en Turquie est passé de 15 en 1985 à 227 en 2002.
Voici quelques chiffres supplémentaires : au niveau
mondial, la Turquie est le 6ème producteur de ciment, le 2ème producteur de verre plat,
le 6ème exportateur d'habillement ; en Europe, la Turquie est le 1er producteur d'engrais
chimique, le 7ème producteur de fer et acier, le 1er fabricant de téléviseurs (près de
20 millions d'unités en 2004), le 6ème fabricant de réfrigérateurs, le 7ème dans
l'industrie automobile.
Selon les chiffres de l'Association des Industries et des
Entreprises de Turquie, il y a environ 30 millions d'abonnés au téléphone portable
(septembre 2003), plus de 9 millions d'utilisateurs d'Internet. 30 chaînes de
télévision diffusant au niveau national et 260 au niveau local.
Politiquement, les avantages de l'adhésion de la Turquie
doivent être immédiatement évidents, surtout pour le public français. La Turquie est
un pays puissant, influent dans sa région, qui peut apporter beaucoup à une Europe
indépendante, qui sera capable d'être un pôle de paix et de progrès dans le monde de
demain. La Turquie dans l'Union Européenne, avec son armée forte et moderne, son
expérience dans toutes les régions proches de l'Europe, régions difficiles certes mais
indispensables dans la politique étrangère des pays membre de l'UE, dont la France, peut
jouer un rôle très important pour assurer l'établissement de la sécurité et la
stabilité dans la périphérie de l'Union Européenne.
Finalement, si l'objectif était vraiment de débattre de
l'adhésion de la Turquie, qui est une question somme toute importante pour l'avenir de
l'Union Européenne, la logique serait de concentrer ce débat au moment où la question
sera vraiment posée, c'est-à-dire vers la fin du processus de négociations d'adhésion.
Si nous choisissons de débattre maintenant, c'est un débat à l'aveuglette, car nous ne
savons pas ce que seront le monde, l'Union Européenne et la Turquie dans dix ans, alors
même que tout porte à croire que nous sommes dans une phase historique de changement
rapide des équilibres mondiaux.
(*)
Président du CENTRE CULTUREL ANATOLIE - 77, rue La Fayette - 75009 Paris
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