M. de Villepin
prend ses distances avec Jacques Chirac sur la Turquie
Christophe Jakubyszyn Et Philippe
Ricard
Le
Monde - 28/01/2006
Loin de Paris, Dominique de Villepin, fait entendre sa
différence avec Jacques Chirac sur l'élargissement de l'Union européenne. Venu
participer à une conférence sur l'avenir et la crise d'identité de l'Europe, Jeudi et
vendredi 27 janvier à Salzbourg, le premier ministre français a mis en garde contre
"une fuite en avant". "l'idée d'une fuite en avant alors même que nous
sommes confrontés à des difficultés sur le plan institutionnel me paraît
dangereuse", a-t-il dit jeudi soir lors d'une conférence de presse avec le
chancelier autrichien, Wolfgang Schüssel, dont le pays est l'un des plus opposés à
l'entrée de la Turquie dans l'Union.
M. de Villepin a affirmé que la "priorité est à
l'approfondissement de l'UE". "L'Europe n'a pas vocation à s'élargir
indéfiniment", a-t-il souligné. Le lendemain matin, dans son intervention devant la
conférence, le premier ministre a enfoncé le clou : "La crise d'identité que nous
connaissons tient à la rapidité de l'élargissement". Cette position tranche avec
celle de M. Chirac, qui demeure favorable à la perspective de l'adhésion turque, en
dépit de l'échec du référendum français du 29 mai sur la Constitution.
Ce positionnement n'est pas sans arrière-pensées
franco-françaises. Les négociations d'adhésion avec la Turquie, ouvertes depuis
octobre, embarrassent la droite. En dehors de Jacques Chirac, les principaux responsables
de l'UMP, à commencer par son président, Nicolas Sarkozy, ne cachent pas leur
hostilité. Les dirigeants français considèrent que la question de l'élargissement
explique en partie le rejet de la Constitution. Ils craignent que le sujet s'impose de
nouveau lors de la campagne de l'élection présidentielle. " Pour se neutraliser,
tous les candidats de la droite en 2007 vont adopter le même positionnement" hostile
à l'adhésion turque, dit un ministre français, en notant le "durcissement" de
M. de Villepin sur le sujet.
Devant la conférence, le premier ministre a toutefois
précisé que l'issue des négociations avec la Turquie "doit rester ouverte"
jusqu'au bout et il a "souhaité" que les Etats des Balkans rejoignent l'Union.
M. de Villepin a énuméré les trois "critères" qui doivent, selon lui,
conditionner tout élargissement futur : "la vocation européenne des Etats, le
respect d'un certain nombre de valeurs communes et la capacité d'absorption de
l'Europe".
Au niveau européen, le gouvernement français veut
s'appuyer sur la présidence autrichienne de l'Union pour alimenter le débat sur les
"frontières de l'Europe". M. de Villepin sait qu'il peut aussi compter sur une
oreille attentive en Allemagne : si elle ne remet pas en cause le processus à ce stade,
la chancelière Angela Merkel a toujours plaidé, à l'instar de l'Autriche, pour un
"partenariat privilégié" avec la Turquie. En revanche, la Grande-Bretagne
milite avec vigueur pour l'entrée d'Ankara dans l'Union. |