Quel est le
problème avec la Turquie ?
Le Matin - 22/12/2005
Le 16 décembre, Orhan Pamuk, l'un des plus célèbres
auteurs turcs, devra affronter un tribunal d'Istanbul. Il doit répondre à l'accusation
d' «insulte à l'identité nationale» pour s'être prononcé en faveur d'une discussion
ouverte sur le génocide par les Turcs de 1,5 million d'Arméniens en 1915 et 1916. Pamuk
encourt trois années de prison. Les efforts de la Turquie pour imposer des amendes et des
peines de prison à ceux qui débordent du cadre officiel me convainquent que j'avais
raison de m'opposer à l'ouverture des négociations sur l'adhésion de ce pays à l'Union
européenne.
En décembre 1999, le Conseil européen a accordé à la
Turquie le statut de pays candidat de l'UE, ce qui impliquait que la Turquie entrerait
dans l'Union à une date future non encore fixée. Le Conseil a ensuite demandé à la
Commission européenne de décider avant octobre 2004 si la Turquie satisfaisait aux
critères politiques nécessaires à l'adhésion, qui comprennent la démocratie, l'état
de droit et le respect du droit des minorités ethniques. Cette décision a été l'une
des dernières prises par la Commission de Romano Prodi, dont j'ai été membre. Parmi ses
30 membres, 29 ont déclaré que la Turquie satisfaisait de façon suffisante aux
critères pour pouvoir continuer. J'ai été le seul dissident.
C'est le rapport même de la Commission sur la Turquie,
préparé par Günter Verheugen, alors chargé de l'élargissement de l'UE, qui a motivé
ma décision. Ce rapport mentionnait qu'en 2003, quelque 21 870 Turcs ont demandé asile
à l'UE, parmi lesquels 2 127 ont été acceptés. En d'autres termes, les gouvernements
de l'UE eux-mêmes ont reconnu en 2003 que le gouvernement turc avait persécuté plus de
2 000 de ses propres citoyens.
Dans l'intervalle, la Commission a publié un rapport de
progrès sur la Turquie estimant que les réformes se poursuivaient, bien qu'à un rythme
plus lent, sous le gouvernement à orientation modérément islamique du Premier ministre
Recep Tayyip Erdogan.
Ce rapport faisait néanmoins état de sérieux doutes :
les violations des droits humains, comprenant la pratique de la torture, continuaient;
l'influence militaire conservait trop d'ampleur ; la liberté d'expression n'était pas
universellement observée ; les minorités religieuses non-musulmanes et culturelles
étaient victimes de discriminations et la violence contre les femmes ne rencontrait pas
une opposition suffisamment forte.
La situation n'a pas beaucoup changé depuis que les
discussions sur l'adhésion ont commencé en octobre. Au-delà de la persécution dont
Pamuk est actuellement la victime, les comportements inacceptables abondent. En mars 2005,
la police est violemment intervenue dans une manifestation célébrant la Journée
internationale de la femme. En mai, le plus grand syndicat enseignant a été interdit
pour avoir soutenu l'éducation des 14 millions de Kurdes de Turquie dans leur propre
langue.
Il est indéniable que l'intolérance atteint jusqu'aux
sommets du gouvernement turc. Le ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül a
récemment annulé de façon brutale une conférence de presse à Copenhague lorsqu'il a
repéré un journaliste kurde dans le public que les Danois ont refusé de faire sortir.
De tels actes et de telles attitudes justifient largement
mon désaccord d'octobre 2004. Mais même si ces défauts étaient corrigés, la Turquie
ne devrait quand même pas être admise dans l'UE, car ce n'est pas un pays européen. Le
christianisme, la féodalité, la Renaissance, les Lumières, la démocratie et
l'industrialisation ont fait de nous les Européens que nous sommes, mais ils n'ont pas
fait des Turcs ce qu'ils sont. Je ne suis donc pas persuadé que des réformes en Turquie,
mises en œuvre à cause de l'insistance de la Commission européenne, seraient
poursuivies après l'adhésion. Je soupçonne même qu'il y aurait des récidives.
En outre, l'adhésion de la Turquie mènerait à coup
sûr à celle de l'Ukraine, de la Biélorussie et de la Moldavie, et peut-être de la
Géorgie, de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan. Ces trois premiers pays sont sûrement plus
européens que la Turquie. En laissant de côté les trois républiques du Caucase mais en
incluant les États qui ont succédé à la Yougoslavie, cela donnerait une UE de quelque
35 membres. Quelle sorte d'Union serait-ce ?
L'UE n'est pas simplement un club d'amis. Elle est
fondée sur la liberté de circulation des biens, des services, des capitaux et des
personnes. La Commission, en tant que gardienne des traités de l'Union, doit protéger
ces quatre libertés fondamentales, ce qui signifie qu'elle doit parfois persuader, et si
nécessaire obliger, des États-membres à changer leurs lois.
Les politiques concernant l'alcool en Suède, la
loi-Volkswagen en Allemagne et les discriminations contre les fonds d'investissements
étrangers en France sont des exemples de cas qui ont rendu la Commission impopulaire.
Mais ils étaient nécessaires.
À l'époque où j'ai quitté la Commission, j'avais
par-devers moi une pile de 1 500 constatations d'irrégularités de ce style. En bref,
l'adhésion à l'UE implique l'acceptation de mesures incisives qui affectent
profondément les affaires internes d'un État.
Cela s'avèrera impossible avec des membres aussi
disparates. L'UE tomberait victime de ce que l'historien Paul Kennedy appelle la
“surextension impériale.” Elle se diluerait d'une manière inacceptable.
C'est pour cette raison que l'ancien président français
Valéry Giscard d'Estaing craignait que l'entrée de la Turquie ne mène à la fin de
l'UE, et c'est pour cela que l'ancien chancelier allemand Helmut Schmidt a dit :
«l'adhésion de la Turquie serait plus que ce que l'UE n'en pourrait supporter.»
Mais la plus forte raison de s'opposer à l'adhésion de
la Turquie est une question de démocratie : la majorité de la population de l'UE n'en
veut tout simplement pas.
* Ancien ministre de la Défense néerlandais, Frits
Bolkestein a été commissaire européen de 1999 à 2004. |