La Turquie n'est
pas un bon exemble
Pierre de Charentenay
Le
Monde - 02/12/2005
La politique doit se garder de se mêler du religieux et
inversement. On le sait en France depuis longtemps. La loi de 1905 a tenté de mettre chez
nous un terme à toutes ces tentations. La politique s'intéresse aux religions quand les
droits fondamentaux — au nombre desquels la liberté religieuse — ne sont pas
respectés. L'exemple de la Turquie mérite examen à cet égard, ne serait-ce que parce
qu'elle est souvent citée en France comme l'autre grand pays laïque.
Dans son rapport d'étape sur les négociations de
l'Union avec la Turquie (publié le 9 novembre 2005), la Commission européenne,
généralement timide en ces matières, vient d'émettre la critique la plus sévère
qu'elle ait jamais faite sur la situation religieuse au pays de Mustafa Kemal. Quelques
progrès sont constatés, notamment l'inauguration d'une église protestante à Ankara. En
revanche, beaucoup de points restent problématiques : il n'y a toujours pas de cadre
légal qui permette les conditions d'un bon fonctionnement des différentes communautés
religieuses. Les juifs étant une minorité reconnue par l'Etat depuis 1923, ils disposent
d'un certain nombre de droits. En revanche, les communautés chrétiennes ne peuvent pas
être propriétaires, elles n'ont pas de centre de formation, elles ont des difficultés
pour l'obtention des visas. Des églises ont été attaquées.
Les Alevis, une importante minorité musulmane, ne sont
pas non plus reconnus et leurs enfants sont contraints de suivre les cours de
d'instruction religieuse sunnite. Le rapport de l'Union européenne donne bien d'autres
exemples qui ne laissent aucun doute sur la violation d'un droit fondamental pour les
musulmans non sunnites, comme pour les chrétiens.
Toutes ces questions essentielles liées à la liberté
religieuse sont depuis des lustres cachées derrière la statue du Commandeur, Kemal
Atatürk, supposé avoir apporté la laïcité à son pays.
En réalité, il a réalisé à la suite du traité de
Lausanne de 1923 ce que les auteurs de la loi de séparation n'ont pas réussi à faire
pour l'Eglise catholique en France en 1905 : contrôler totalement la principale religion
du pays. Il y est parvenu après avoir interdit toutes les expressions publiques de la
religion, y compris des confréries, dissoutes en 1925.
De cela, l'actuel premier ministre turc, Recep Tayyip
Erdogan, ne parle jamais. Alors qu'il est lui-même religieux (et issu du parti pour la
justice et le développement, islamiste modéré), il manifeste un autisme étonnant dès
qu'il est question de liberté religieuse. Il n'évoque pas l'absence totale de droits de
plusieurs minorités chrétiennes — notamment celles de rite latin, les orthodoxes
bénéficiant au moins d'une existence légale. Ce seul fait aurait dû empêcher le
début des négociations si les pays de l'Union européenne avaient été fidèles aux
critères de Copenhague. Interrogé récemment par Le Monde sur le fondamentalisme
musulman dans son pays, M. Erdogan a répondu qu'avait été mis en place "un
dispositif très fort". Etrange expression, quelque peu elliptique.
C'est à la vérité toute la vie religieuse du citoyen
turc qui est soumise à un contrôle "très fort". Le Diyanet, cet organisme
d'Etat qui rémunère 60 000 fonctionnaires, est chargé de vérifier toutes les
activités des mosquées et des facultés de théologie musulmane. Il nomme les
responsables et construit les bâtiments. Il paie les imams et les professeurs de
théologie. On objectera que l'Etat belge, par le ministère de la justice, salarie
directement tous les prêtres ou les pasteurs chez eux. Mais ce sont les évêques qui les
nomment en toute liberté. Curieuse laïcité donc où l'Etat turc contrôle la religion.
On pourrait s'en réjouir puisque c'est un moyen
d'éviter les débordements fondamentalistes. Mais cette nécessité de la manière forte
— qui a si bien imprégné le pays qu'il a connu trois reprises en main par les
militaires en trente ans —, n'est-elle pas la preuve que la laïcité turque n'est pas
celle d'une démocratie où la manifestation de la religion est libre pourvu qu'elle
s'exerce dans le cadre de la loi ? Pourquoi ne pas en parler ? Cet autisme religieux
n'est-il pas justement le pourvoyeur de tous les fondamentalistes ? Occultez une
réalité, elle resurgira sous forme violente, à moins d'y opposer un régime
totalitaire.
La prise en compte et le respect des besoins religieux
des Turcs comme de tous les hommes de ce temps sont la seule route de la pacification des
rapports entre religion et pouvoir politique. Religions et politiques n'ont pas à se
redouter si la liberté est faite de respect des deux côtés, ce qui n'existe apparemment
pas entre Ankara et Istanbul. Le discours sur la laïcité, en Turquie comme ailleurs, ne
devrait pas servir de paravent aux volontés de brider le religieux ou de s'en
débarrasser, ce qui ne fait que surexciter l'opposition fondamentaliste.
C'est en même temps une leçon à entendre sur les
relations entre société et religion. Car la question reste ouverte de savoir si le droit
positif et les procédures démocratiques sont suffisants pour garantir la solidarité et
la cohésion dans une société libérale. Peuvent-elles vraiment se passer des religions
? Autrement dit, la raison elle-même peut-elle se passer de la foi ? Et la foi peut-elle
aussi se passer de la raison ? Ni l'un ni l'autre. Foi et raison sont appelées à
traverser des processus de purification mutuelle comme l'a très bien montré le
remarquable dialogue tenu entre le philosophe Jürgen Habermas et celui qui était encore
alors le cardinal Ratzinger. Si, dans une société libérale, politique et religion sont
appelées à dialoguer librement pour contribuer chacune dans sa sphère à la
construction d'une vie plus humaine, elles le sont a fortiori dans une société où la
religion est bridée par peur de ses propres débordements. Ni la politique ni la religion
n'ont encore trouvé la bonne mesure de ce dialogue en Turquie. La route sera longue pour
Ankara sur le chemin d'une démocratie où toutes les forces religieuses doivent pouvoir
faire partie librement de la société civile.
Jésuite, Pierre de Charentenay est rédacteur en chef de
la revue Etudes. |