Déception et colère du peuple turc Marie-Michèle Martinet Le Figaro - 03/10/2005 C'EST UNE HISTOIRE de plombier. Mais cette fois l'homme n'est pas polonais : il est turc et s'appelle Hassan. Quand on lui demande ce qu'il pense d'une éventuelle entrée de la Turquie dans l'Europe, il contemple sa clé à molette avant de renvoyer la question, d'une moue dubitative : «Et vous ? Vous croyez que ça serait bien pour la Turquie ? Moi, je n'en suis pas sûr... Et de toute façon, l'Europe ne veut pas de nous.» Cette analyse désabusée, entre colère et découragement, résume l'état d'esprit régnant dans le pays. Les Turcs qui, à l'automne 2004, se prononçaient à 73% en faveur d'une adhésion à l'Europe, ne sont plus que 57% à donner la même réponse. Selon ce sondage publié samedi par le quotidien Milliyet, trois personnes interrogées sur cinq affirment ne pas avoir confiance en l'Union européenne. Plus de la moitié d'entre elles estiment que la France est la principale responsable des obstacles posés au lancement des négociations.
Les éditorialistes de la presse turque expriment la même amertume : «La grande majorité de la population dit : «Ça suffit !», car elle en a assez d'être blessée et insultée», écrit un chroniqueur du quotidien à grand tirage Hürriyet, repris en écho par son confrère de Milliyet qui considère que «la patience a des limites». Entre l'Europe et la Turquie le contentieux n'a cessé de croître depuis le sommet de décembre 2004. Répondant aux reproches formulés par Bruxelles à l'encontre d'Ankara, soupçonnée de ralentir le rythme des réformes, la Turquie accusait à son tour l'Union d'être déloyale et de modifier la règle du jeu en cours de partie.
Radikal, «il est impossible pour un gouvernement turc, quel qu'il soit, de se plier à une telle exigence car, s'il s'y soumettait, il ne pourrait plus rester au pouvoir».
citait récemment en exemple le délicat dossier de la reconnaissance par Ankara de la République de Chypre. Le journaliste regrettait que l'Europe refuse de comprendre qu'Pour tenter d'expliquer cette incompréhension qui fut la source de bien des malentendus, Tarhan Erdem, du journal L'insistance de l'Autriche à introduire une proposition alternative à une pleine adhésion de la Turquie a fait monter la pression d'un cran. Face à un tel projet d'adhésion «au rabais», jugé inacceptable par Ankara, le chef de la diplomatie turque a fait savoir que son pays «n'était pas disposé à entamer les négociations à n'importe quel prix», et qu'en fonction du texte que lui soumettrait l'Union européenne, il n'excluait pas la possibilité d'annuler son voyage à Luxembourg : «L'avion de Gül attendra jusqu'à lundi midi», confirmait le quotidien Yeni Safak, proche du gouvernement.
Dans une interview accordée à ce journal, le ministre des Affaires étrangères envisage froidement la possibilité d'un échec complet des discussions. Question : que se passera-t-il en cas de blocage ? Réponse : «Si les négociations ne commencent pas ? Alors nous nous assoirons pour réfléchir, répond Abdullah Gül. Et nous écouterons ce qui se dit autour de nous. Pas seulement en Turquie : nous écouterons ce qui se dit dans le monde entier, de la Russie à la Palestine.» Bref, le ministre menace de modifier totalement la stratégie internationale de la Turquie. Plus prudent, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a mis l'Europe en garde, la conjurant de ne pas se replier sur elle-même : «Soit l'Union européenne décidera, en faisant preuve de maturité politique, de devenir une force, un acteur mondial, soit elle se confinera dans un club chrétien», prophétisait hier le chef du gouvernement. |