Bruxelles-Ankara : l'effet de boomerang La Chronique d'Alain-Gérard SLAMA Le Figaro - 08/10/2005 Au printemps dernier, les adversaires du traité constitutionnel européen ont fait campagne et gagné sur le thème de l'Europe sans âme, ultralibérale et antisociale. Sans âme, l'Europe ? Allons donc ! Si l'on en juge par la manière dont elle s'y prend pour se rapprocher de la Turquie, une telle maladresse ne peut s'expliquer que par l'idéologie et les bons sentiments. Les négociations qui viennent de s'engager, le 3 octobre, entre Bruxelles et Ankara soulèvent en effet une liste de conditions qui, en bonne raison, aurait dû dissuader de les ouvrir. Qu'on en juge : l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne ne pourra être acquise que dans la mesure où son impact sur le budget communautaire aura fait l'objet d'un plan financier précis. Il faudra que ce pays s'aligne sur les principes de laïcité, de démocratie, de respect des droits de l'homme et de l'Etat de droit propres à l'Union. L'ancien Empire ottoman devra également s'incliner devant les décisions de la Cour européenne de justice. Il devra avoir reconnu la République de Chypre, qui fait partie de l'Union, et ne pas excéder «la capacité de l'Union à absorber» un pays de 100 millions d'habitants, dont plus de 90% du territoire et de la population sont situés en Asie mineure. Enfin, si ces accords aboutissent, la France s'est engagée à les faire ratifier par référendum. Même si ces négociations sont appelées à durer dix ans, le fait qu'elles se soient ouvertes en dépit de ces obstacles laisse rêveur. La Turquie est un pays d'une laïcité très particulière, puisque le kémalisme y a fait du sunnisme la religion officielle. Les règles de droit, les moeurs et les rapports entre les sexes y sont profondément marqués par l'islam. Le PNB par tête y représente à peine plus de la moitié de celui de la Croatie et environ le dixième des grands pays européens. Quant au règlement du dossier chypriote et à la reconnaissance du génocide arménien, ni le gouvernement ni l'opinion ne sont prêts à les accepter. Dès lors, dans dix ans, ou il faudra rompre les négociations et renvoyer durablement la Turquie aux tentations du fondamentalisme religieux, ou il faudra en rabattre sur les exigences initiales, et renoncer au projet de construction d'une puissance européenne assez homogène pour s'exprimer d'une seule voix. Pour la plus grande joie de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, qui poussent à l'adhésion turque par intérêt stratégique, l'Europe redeviendra un simple marché économique. Acquise dans de telles conditions, et lourde de ressentiments futurs, l'intégration de la Turquie à l'Union ne permettra de résoudre ni le problème de la régulation des flux d'immigration ni celui des relations avec l'islam. L'illusion d'assurer le triomphe des droits de l'homme par le seul moyen de la démocratie aura joué, au détriment de l'Europe, le même effet de boomerang que la foi dans le principe des nationalités a exercé sur la France à la fin du règne de Napoléon III. |