Turquie : ouverture des négociations après un ultime suspenseUnion européenne Alexandrine Bouilhet Le Figaro - 04/10/2005 L'Union européenne et la Turquie ont officiellement lancé les négociations d'adhésion la nuit dernière à Luxembourg, les réticences de l'Autriche face au cadre de négociations proposé ayant finalement été surmontées. Après avoir frôlé la catastrophe, la présidence britannique de l'Union commençait dans l'après-midi à avoir raison de l'obstruction autrichienne. Après vingt-quatre heures d'efforts intenses, les Britanniques, qui ne s'attendaient pas à une telle résistance de Vienne, ont réussi à trouver un texte de compromis qui contente l'Autriche, sans trahir les engagements de l'Union. Cette nouvelle version du cadre de négociations, à peine modifiée, a été adressée au gouvernement turc pour approbation. Pour Ankara, le texte confirme l'essentiel : l'objectif commun des négociations resterait «l'adhésion». Aussi obstinée soit-elle, l'Autriche n'aurait pas obtenu la mention d'un «partenariat privilégié», ni même d'une «solution alternative» à l'adhésion. Soutenue par Washington, la Grande-Bretagne s'est montrée impitoyable sur ce point, prête à plonger l'Europe dans une nouvelle crise politique, mais pas prête à «trahir la Turquie», selon son expression.
Face à cette dramatisation des enjeux, les Autrichiens ont cédé aux Britanniques se contentant d'ajouts secondaires dans le corps du texte. «Vis-à-vis de son opinion publique, l'Autriche a montré qu'elle savait tenir tête aux Européens et qu'elle avait des principes. C'est déjà pas mal», commente un négociateur. «Pour le reste, les Autrichiens ne sont quand même pas des kamikazes !» Isolée, l'Autriche devait se montrer d'autant plus raisonnable avec ses partenaires européens, qu'elle assurera la présidence de l'Union en janvier 2005, à la suite de la Grande-Bretagne.
Remis hier aux ministres européens, le rapport de Carla Del Ponte sur le progrès de la Croatie, plus positif que prévu (voir ci-dessous), a achevé de convaincre les Autrichiens. La Croatie, félicitée pour sa «pleine coopération avec le TPI» pourra commencer très vite ses négociations d'adhésion avec l'Union, comme Vienne le souhaitait.
De leur côté, les Turcs ne sont pas restés inactifs. Informés en temps réel par les Britanniques de l'évolution du débat européen, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a plusieurs fois menacé de ne pas envoyer son ministre à Luxembourg, si les concessions aux Autrichiens empiétaient trop sur ses «lignes rouges». Plusieurs projets de texte, portant la marque de Vienne, ont été refusés en vingt-quatre heures par Ankara. Seule la dernière version, très proche du texte original, leur semblait acceptable. «Ce n'est plus une négociation à vingt-cinq, mais à vingt-six», râlait la délégation française, par ailleurs ravie des difficultés des Britanniques.
Malgré cette ambiance déplorable, la Turquie s'apprêtait, hier soir, à donner son feu vert au document cadre modifié, moyennant toutefois quelques assurances écrites sur la question chypriote. Sous forte pression des nationalistes, Ankara a insisté pour que le texte de l'Union, malgré sa formulation ambiguë, ne l'oblige pas à reconnaître la République de Chypre, en dehors d'une solution dans le cadre de l'ONU. Pour rassurer les militaires, qui redoutent une adhésion de Chypre à l'Otan, il a fallu un coup de fil très ferme du secrétaire d'Etat américain, Condoleezza Rice, hier, à Erdogan. «Le cadre des négociations avec l'Union européenne n'interfère pas avec l'Otan : les deux sujets ne sont pas liés», a assuré la secrétaire d'État américaine au chef du gouvernement turc.
Ce déblocage au forceps, doublé de promesses en coulisses, devait permettre au ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, aux aguets depuis dimanche soir, de prendre enfin l'avion pour Luxembourg. Le temps de vol, quatre heures au moins, devait retarder d'autant la cérémonie d'ouverture. |