La question turque s'invite dans la campagne allemande Odile BENYAHIA-KOUIDER Libération - 16/09/2005 86 % des 600 000 électeurs d'origine turque seraient prêts à voter SPD. A quatre jours des élections, la Turquie vient de faire une entrée fracassante dans la campagne électorale allemande. Alors que Gerhard Schröder (SPD) est favorable à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, l'ancien chancelier SPD Helmut Schmidt, 86 ans, a déclaré hier au quotidien populaire Bild : «Je suis absolument du même avis que Mme Merkel [candidate de l'opposition ndlr], l'adhésion de la Turquie est une bêtise.» Les Turcs appartiennent à «un cercle culturel qui nous est totalement étranger». L'intervention du vieux chancelier, qui compte parmi les personnalités politiques les plus appréciées des Allemands, tombe au plus mauvais moment. Sondage. Remontés dans les sondages à 35 % (contre 42 % pour la CDU-CSU), les sociaux-démocrates se battent pour chaque voix. Ce n'est donc pas le moment de semer le doute dans les esprits des 600 000 électeurs turcs naturalisés allemands (sur 2,6 millions de Turcs vivant en Allemagne). Selon un sondage paru dans l'édition allemande du quotidien turc Hürriyet, 86 % des Allemands d'origine turque seraient enclins à voter SPD et 9,3 % pour les Verts. «Avec le SPD, le début des négociations d'adhésion est certain, a assuré Gerhard Schröder. Les chrétiens-démocrates veulent bloquer l'adhésion.» La CDU plaide depuis toujours pour un «partenariat privilégié». Est-ce une raison suffisante pour que les trois-quarts des Germanos-Turcs choisissent le SPD ? Tous les députés d'origine turque reconnaissent que l'adhésion de la Turquie n'est pas le sujet de préoccupation majeur des électeurs germano-turcs. Candidat SPD dans le quartier à forte majorité turque de Kreuzberg, où le chômage atteint 25 %, Ahmet Iyidirli constate que «les réformes du gouvernement Schröder ne sont pas très populaires». Le Linkspartei (parti de gauche) a d'ailleurs recruté Hakkin Keskin, l'ancien président de la communauté turque d'Allemagne, pour recueillir les voix des mécontents. Les Turcs allemands qui ont réussi auraient en revanche plutôt tendance à voter CDU. «En tant que travailleuse indépendante, il serait plutôt dans mon intérêt de voter CDU, explique la patronne d'un salon de coiffure de Kreuzberg. Mais en tant que femme d'origine turque, je me sens mieux représentée par le SPD.» Bernhard Erkelenz, spécialiste des questions d'immigration au Bundestag résume ce tiraillement ainsi : «Beaucoup de Germano-Turcs voient les positions de la CDU au sujet de l'adhésion de la Turquie comme un prolongement de leur politique intérieure peu favorable à l'intégration des émigrés en Allemagne.» Détonateur. Le destin tragique de Hatun Sürücü, 23 ans, assassinée l'an dernier à un arrêt de bus du quartier de Tempelhof à Berlin par son plus jeune frère parce qu'elle voulait vivre «comme une Allemande» a servi de détonateur (lire aussi l'interview de la sociologue Necla Kelek sur Libération.fr). Le procès des trois frères de Hatun qui s'est ouvert hier à Berlin permet à la CDU d'exploiter sans complexe le thème des «sociétés parallèles qui commettent des crimes d'honneur». Alors que l'on évoque de plus en plus la perspective d'une grande coalition entre la CDU et le SPD, la discussion prend un tour encore plus hystérique. On imagine mal en effet comment les deux partis pourront définir les grandes lignes d'une politique commune sur l'adhésion de la Turquie et l'intégration des Turcs en Allemagne. |