La question turque anime la fin de campagne Odile BENYAHIA-KOUIDER Libération - 15/09/2005 En se déclarant contre l'entrée du pays dans l'Union européenne, l'ancien chancelier Helmut Schmidt prend le contrepied du leader de son camp, Gerhard Schröder. A trois jours des élections, la Turquie fait une entrée fracassante dans la campagne électorale allemande. Alors que Gerhard Schröder (SPD) est favorable à l'adhésion du pays à l'Union européenne, l'ancien chancelier Helmut Schmidt (SPD), 86 ans, a déclaré jeudi au quotidien populaire «Bild» : «Je suis absolument du même avis que Mme Merkel (candidate de l'opposition, ndlr), l'adhésion de la Turquie est une bêtise ». Les Turcs appartiennent à «un cercle culturel qui nous est totalement étranger». L'intervention du vieux Chancelier, qui compte parmi les personnalités politiques les plus appréciées des Allemands, tombe au plus mauvais moment pour le parti de Schröder. Remontés dans les sondages à 35% (contre 42% pour la CDU-CSU), les sociaux-démocrates se battent pour chaque voix. Ce n'est donc pas le moment de semer le doute dans les esprits des 600.000 électeurs turcs naturalisés allemands (sur 2,6 millions de Turcs vivant en Allemagne). «Avec le SPD, le début des négociations d'adhésion est certain», a assuré cette semaine le Chancelier. «Les chrétiens-démocrates veulent bloquer l'adhésion.» La CDU plaide depuis toujours pour un «partenariat privilégié». Est-ce une raison suffisante pour que les trois quarts des «Germanos-Turcs» choisissent le SPD ? Pas totalement certain. Tous les députés d'origine turque reconnaissent que l'adhésion de la Turquie n'est pas le sujet de préoccupation majeur des électeurs germano-turcs. Comme tous les Allemands, ils sont d'abord inquiets pour leur emploi. Candidat SPD dans le quartier à forte majorité turque de Kreuzberg, où le chômage atteint 25%, Ahmet Lyidirli constate que «les réformes du gouvernement Schröder ne sont pas très populaires». Die Linke (le Parti de gauche) a d'ailleurs recruté Hakkin Keskin, l'ancien président de la communauté turque d'Allemagne, pour recueillir les voix des mécontents. Les Turcs allemands qui ont réussi auraient en revanche plutôt tendance à voter CDU. Les chrétiens-démocrates ont d'ailleurs fait entrer en décembre une chef d'entreprise d'origine turque dans leur comité de direction. «En tant que travailleuse indépendante, il serait plutôt dans mon intérêt de voter CDU», explique la patronne d'un salon de coiffure de Kreuzberg. «Mais en tant que femme d'origine turque, je me sens mieux représentée par le SPD.» Bernhard Erkelenz, spécialiste des questions d'immigration au Bundestag, résume ce tiraillement ainsi: «Beaucoup de Germano-Turcs voient les positions de la CDU au sujet de l'adhésion de la Turquie comme un prolongement de leur politique intérieure peu favorable à l'intégration des émigrés en Allemagne». Le destin tragique de Hatun Sürücü, 23 ans, assassinée l'année dernière à un arrêt de bus du quartier de Tempelhof à Berlin par son plus jeune frère, parce qu'elle voulait vivre «comme une Allemande», a servi de détonateur (lire l'entretien avec la sociologue Necla Kelek). Le procès des trois frères de Hatun, qui s'est ouvert mercredi à Berlin, permet à la CDU d'exploiter sans complexe le thème des «sociétés parallèles qui commettent des crimes d'honneur» et d'enfoncer le clou sur l'adhésion de la Turquie. Comme la victoire totale d'Angela Merkel n'est plus assurée, et que Berlin évoque de plus en plus la perspective d'une grande coalition entre la CDU et le SPD, la discussion prend un tour encore plus hystérique. On imagine mal en effet comment les deux partis pourront définir les grandes lignes d'une politique commune sur l'adhésion de la Turquie et l'intégration des Turcs en Allemagne. |