L’élargissement, tête de Turc de Chirac Jean-Paul Piérot L'Humanité - 20/06/2005 Au lieu de défendre le « non » de la France, le chef de l’État a réclamé la poursuite des ratifications. Il fait diversion en pointant du doigt l’adhésion des nouveaux membres et l’« immigration clandestine ». Bruxelles, envoyé spécial. De quelle manière Jacques Chirac allait-il s’acquitter de son mandat de chef d’un État qui venait de voter « non » au projet de constitution européenne ? Et quelle lecture du choix de ses concitoyens allait-il livrer au Conseil européen ? Son discours a laissé clairement entendre une attitude pour le moins distancée. On a attendu en vain qu’il se félicitât, au moins, d’un débat démocratique intense conclu sur une participation au scrutin particulièrement forte (70 %, contre 43 % lors des élections européennes de juin 2004). D’emblée, il a parlé d’un « contexte difficile pour la France », dont il « mesure les conséquences pour l’ensemble de l’Union », manière de blâmer son propre peuple, coupable de ne pas avoir répondu à une question conformément aux voeux du gouvernement. Il n’était donc pas dans ses intentions de se faire le porteur du vote de la France, qui rend juridiquement caduc le traité constitutionnel. Au contraire, il en a minimisé la portée en demandant que le processus de ratification soit poursuivi dans tous les pays. Certes, parmi les raisons qui expliquent le « non », Jacques Chirac a consacré une phrase pour dire que les Français souhaitent une politique européenne qui soit « davantage au service de la croissance et de l’emploi dans le respect du modèle social européen », mais à ses yeux, ce n’est pas le libéralisme, facteur de dumping social, qui est contesté, mais surtout l’élargissement de l’Union. Cette question, qui n’est pourtant pas remise en cause par la majorité des Français ayant voté « non », devient un thème de diversion et un clin d’oeil à l’adresse de l’électorat de droite et d’extrême droite, tout comme la référence appuyée à « l’immigration clandestine ». Pour le chef de l’État, la constitution était conçue pour gérer une Union européenne à vingt-cinq et plus, « dans cette situation nouvelle, l’Union peut-elle continuer à s’étendre sans que nous ayons les institutions capables de faire fonctionner efficacement cette Union élargie ? » La Turquie, on l’aura compris, est clairement visée - signe d’un ralliement aux thèses défendues par Nicolas Sarkozy pendant toute la campagne -, mais aussi, dans une moindre mesure, la Roumanie et la Bulgarie, dont le principe de l’adhésion est déjà décidé, ainsi que les candidats ultérieurs comme la Croatie. Loin de préconiser un grand débat qui associerait les opinions publiques, Jacques Chirac proposait au Conseil d’engager une « réflexion pour réconcilier les citoyens avec le projet européen ». Un nouveau sommet européen conclurait cette étape, selon les souhaits du président français. Celui-ci ne reprenait pas l’idée de « pause » défendue par la plupart des dirigeants européens, mais, observait-on du côté de la délégation française, il serait probable que les gouvernements ne procéderaient pas à des référendums avant la fin de cette « période de réflexion ». Si comme on le soutient dans la délégation française, le processus de ratification de la constitution n’est pas abandonné et que, par ailleurs, il n’y aurait, assure-t-on toujours à l’Élysée, aucun espace pour la renégociation, alors une question s’impose : se prépare-t-on à faire revoter les Français (et les Néerlandais ?) que l’on escompterait de voir isolés à la fin de ce processus si les autres États qui avaient prévu des référendums, se ravisaient, à la faveur de cette période de « réflexion », et faisaient ratifier la constitution à la sauvette, par leur Parlement ? Officiellement, Paris se défend de vouloir un nouveau scrutin, on assure qu’un référendum est une décision souveraine et qu’on voit mal comment on pourrait redemander au peuple de revoter. Mais comme, in fine, la constitution doit être ratifiée par tous les États pour être appliquée, on nage dans les contradictions, ou plutôt dans les non-dits qui en disent long. |