La Turquie fait le dos rond Thierry Oberlé Le Figaro - 18/06/2005 La Turquie est un sujet qui fâche. Voici sans doute pourquoi tout le monde en parle à Bruxelles sans jamais en prononcer le nom. Jacques Chirac le premier. Le président français s'est bien gardé de citer la Turquie lorsqu'il s'est interrogé sur le processus d'adhésion. Et hier, l'Union européenne a poursuivi sur le même registre pour réaffirmer l'ensemble de ses engagements pris en matière d'élargissement à de nouveaux membres.
Dans le document final du sommet, les dirigeants des 25 se félicitent de la signature, en avril dernier à Luxembourg, du traité d'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l'UE. Elle marque, selon eux, «une nouvelle étape importante» vers l'entrée de ces deux pays, attendue en 2007. Dans le cas de la Turquie, qui vaut aussi pour la Croatie, le Conseil européen se borne à «rappeler ses conclusions des 16 et 17 décembre 2004 sur l'élargissement». Elle souligne «la nécessité de les mettre en oeuvre pleinement», sans évoquer ni Ankara ni Zagreb.
L'UE avait alors décidé de fixer au 3 octobre prochain l'ouverture des négociations d'adhésion avec la Turquie. A condition qu'Ankara étende d'ici là aux nouveaux membres l'accord d'union douanière qui lie depuis 1963 les Turcs aux Européens. Pas un mot en revanche pour les pays des Balkans qui ont manqué la première vague d'élargissement en 2004, comme la Macédoine, la Serbie, la Bosnie ou l'Albanie. Le président en exercice de l'Union, Jean-Claude Juncker, se contente de souligner que leur «avenir est dans l'Union européenne». «La plupart» des 25 chefs des Etats et des gouvernements européens «partagent l'opinion que les engagements pris au cours de la dernière période doivent être respectés». précise-t-il.
Le premier ministre luxembourgeois s'est voulu en revanche pleinement rassurant pour la Roumanie et la Bulgarie. Il indique que les «engagements devaient être respectés dans leur intégralité». Selon lui, l'idée d'un aggiornamento a été lancée par plusieurs dirigeants européens comme une «invitation à réfléchir au rythme et à l'étendue de l'élargissement». Mais, a-t-il ajouté, «il n'y a pas eu de conclusion sur ce point». L'Union européenne ne reprend donc pas à son compte les interrogations du président français.
«L'Union européenne peut-elle continuer à s'étendre sans que nous ayons les institutions capables de faire fonctionner efficacement cette Union élargie ?», s'était demandé Jacques Chirac. «Je souhaite que tous ensemble nous puissions discuter de cette importante question.» Des propos qui font voler en éclats l'unité entre Paris et Berlin sur cette question. Chaud partisan d'une adhésion turque, le chancelier Gerhard Schröder n'a pas bougé d'un iota. «On peut fermer la porte à la Turquie mais le prix à payer sera très élevé», prévient même son ministre des Affaires étrangères, Joschka Fischer. Quant aux Britanniques, ils plaident toujours pour un élargissement à grande vitesse.
En Turquie, où l'on insiste beaucoup sur l'isolement et l'affaiblissement de Jacques Chirac, les réactions sont plutôt vives. «Ras le bol», titrait hier en français le quotidien à grand tirage Hurriyet. Et de se plaindre sur un ton irrité des tergiversations françaises. «Jacques Chirac est influencé par des calculs de politique intérieure : il chasse sur les terres de Nicolas Sarkozy. Il tente de réduire le rejet de la Constitution par les Français par un artifice», commente Beril Dedeoglu, un professeur de l'université Galatasaray d'Istanbul. «Sur le fond, sa position n'a pas changé. Lorsqu'il s'est exprimé, il ne parlait pas d'ailleurs à la Turquie mais à ses partenaires européens. Son point de vue est à relativiser, puisque son mandat s'achève bientôt et qu'il essaye surtout de gagner du temps pour se rétablir politiquement», ajoute cette spécialiste des relations entre la Turquie et l'Union européenne.
A Ankara, les officiels dédramatisent. Après avoir minimisé l'impact des résultats des référendums français et néerlandais, ils relativisent la crise constitutionnelle et budgétaire. Ils se réconfortent en rappelant que la décision prise par un sommet de l'UE en décembre pour entamer des pourparlers d'adhésion avec la Turquie est irréversible. Ils font également remarquer que le sujet ne figurait pas dans l'agenda du sommet de Bruxelles. Ayant rempli les conditions nécessaires à l'ouverture des négociations, les responsables turcs se préparent pour le 3 octobre, puisqu'il n'est pas question d'un report de l'ouverture des pourparlers et encore moins d'un changement dans le statut de la Turquie. Ils ont toutefois pris conscience que certains pays vont tenter de bloquer l'adhésion. En Allemagne, Angela Merkel, chef de file de la CDU et possible successeur d'un Gerhard Schröder en perte de vitesse dans les sondages, estime «irresponsable» de «négocier avec la Turquie sur dix ans».
«Le débat a lieu chez vous comme chez nous. Il n'y a pas dans l'Europe actuelle de rejet global de la Turquie, mais seulement des positions qui deviennent plus nettes et plus tranchées chez les uns et les autres. Il y a de moins en moins de doutes», commente Beril Dedeoglu. «En Turquie aussi l'opinion publique demande des éclaircissements. La presse pose des questions. Le gouvernement est accusé de manquer de clarté dans ses engagements. Des partis politiques se déclarent contre l'adhésion.» Reste que l'enthousiasme initial n'est plus de mise des deux côtés du Bosphore. «On sent comme un blues de l'élargissement», résume Olli Rehn, le commissaire européen à l'Elargissement. Si elles débutent comme prévu en octobre, les négociations entre Bruxelles et Ankara s'annoncent d'ores et déjà tortueuses. La Turquie devra scrupuleusement répondre à un cahier des charges drastique. Des périodes d'enlisement sont prévisibles. Et, à terme, plane la menace des référendums confirmatifs. |