L'élargissement de l'UE en question au prochain Conseil européen Le Monde - 14/06/2005 Le double non français et néerlandais à la Constitution européenne fait tanguer l'élargissement futur de l'UE, même si les Vingt-Cinq n'en sont pas à remettre en cause leurs engagements passés avec Ankara. Les ministres des affaires étrangères des Vingt-Cinq ont démontré, lundi 13 juin, leurs hésitations sur un processus qui a joué un rôle dans l'échec des référendums dans ces pays, où la peur d'une extension infinie de l'UE a nourri le camp du non. Réunis à Luxembourg, les chefs de la diplomatie européenne devaient préparer le texte des conclusions du sommet européen de jeudi et vendredi à Bruxelles. "Deux écoles de pensée s'affrontaient", a dit un diplomate. Un premier groupe emmené par le Royaume-Uni, très favorable à l'élargissement, voulait rappeler l'intégralité des engagements pris en décembre 2004 par les dirigeants européens, un long texte très détaillé de plusieurs pages. L'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie y était prévue pour le 1 er janvier 2007, l'ouverture des négociations avec la Turquie pour le 3 octobre, sans parler de la Croatie, qui y obtenait aussi une perspective d'entamer des pourparlers. Pour couper court à tout débat potentiellement délicat après les référendums, la présidence luxembourgeoise de l'Union européenne a voulu supprimer toute référence à l'élargissement dans le texte qui sera adopté lors du sommet européen. "La présidence ne voyait pas de raison de rappeler des choses connues. Il n'y avait pas de décisions à prendre", explique un diplomate selon lequel il s'agit d'éviter "une discussion infinie pour en revenir au texte de base."
Mais l'effet de cette supression a été mesuré et il a été jugé qu'il serait mal perçu dans les pays candidats. Un compromis a finalement été trouvé lundi : le sommet de Bruxelles se contentera en une phrase de rappeler les conclusions de décembre et insistera sur la nécessité de les mettre en œuvre, a expliqué un autre diplomate. "C'est un salut amical", a minimisé le chef de la diplomatie allemande, Joschka Fischer, selon lequel les Balkans, par exemple, doivent avoir l'Union européenne en ligne de mire pour éviter tout risque de guerre dans la région. "MANQUE DE DÉBAT SUR L'ÉLARGISSEMENT" L'épisode peut apparaître technique, mais il dénote l'émergence d'une prise de conscience que les opinions, notamment en France et aux Pays-Bas, estiment que l'élargissement s'est fait trop vite. Et l'ouverture de négociations avec la Turquie est vécue comme une menace. Le nouveau ministre français des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a souligné que le coup d'arrêt donné à la Constitution obligeait à "réfléchir" à l'élargissement. "Il y a d'un côté le respect des engagements et d'un autre côté la situation nouvelle", a-t-il dit à Luxembourg. "Il faut prendre en compte ce qu'ont dit les peuples." "Peut-être qu'il y a un manque de débat sur l'élargissement, la pire des choses serait de continuer à ne pas en parler", a-t-il ajouté en estimant que les nouvelles adhésions ne pourraient se faire sans changer les règles du jeu. Tout en soulignant que, pour la Roumanie et la Bulgarie, les décisions sont prises et "parfaitement cadrées", il a précisé que la France serait vigilante au respect des engagements pris par la Turquie avant l'ouverture des négociations. Nicolas Sarkozy, président de l'UMP et numéro deux du gouvernement, s'était interrogé samedi sur l'opportunité d'ouvrir en octobre des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, demandant s'il n'y avait "pas d'autre urgence". Son conseiller à la présidence de l'UMP, Patrick Devedjian, a été encore plus loin, en précisant que la perspective d'une victoire de la CDU allemande aux prochaines élections générales de septembre pourrait remettre en question la date du 3 octobre. Selon des diplomates, certains pays envisagent toutefois de retarder d'un an cette échéance tandis que les autres annoncent que le mandat de négociation donné à la Commission sera très strict et comportera des conditions très dures. De son côté, le président du Medef international (patronat français), Louis Schweitzer, a regretté le non à la Constitution européenne en France et aux Pays-Bas et souhaité que ces rejets ne mettent pas en cause les engagements à long terme de l'Union européenne concernant notamment la Turquie. Au premier jour d'une visite de deux jours en Turquie à la tête d'une délégation d'une quarantaine de représentants d'entreprises françaises, M. Schweitzer a souligné que son organisation soutenait les ambitions pro-européennes de la Turquie. Un pas important a été par ailleurs franchi, lundi, puisque l'Union européenne a approuvé un accord élargissant aux dix nouveaux Etats membres son union douanière avec la Turquie, une condition fixée dans le processus d'ouverture des pourparlers. La Turquie a paraphé ce protocole, qui était sensible pour elle car Chypre figure parmi les dix pays concernés alors que l'île n'est pas reconnue par Ankara, et l'approbation de l'UE permettra aux deux parties de signer officiellement ce document. La Turquie estime que la signature du protocole est une simple formalité et n'implique pas la reconnaissance du gouvernement grec de l'île, alors que pour les Vingt-Cinq, cela vaut reconnaissance de Chypre, un préalable absolu. |