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Jean-Louis Bourlanges : L'Europe des schizophrènes est en marche

Le Figaro - 28/12/2004

 
Et maintenant, l'Ukraine ? Essayiste et député européen (UDF), Jean-Louis Bourlanges développe ses vues sur l'élargissement de l'UE et revient sur le cas turc.

Propos recueillis par Baudouin Bollaert

LE FIGARO. – L'Union peut-elle, au risque de déplaire à Poutine, accueillir positivement une candidature de l'Ukraine ?


Jean-Louis BOURLANGES. – L'adhésion de l'Ukraine ne pose pas les mêmes problèmes que celle de la Turquie. L'appartenance du pays à l'Europe ne fait aucun doute. N'oublions pas qu'une princesse ukrainienne, Anne de Kiev, épousait dès le XIe siècle un roi de France, Henri 1er, et donnait à la Maison de la fleur de lys le prénom de Philippe qui a fait fortune en France et en Espagne. Le problème de l'Ukraine est politique. La frontière entre l'UE et la Russie peut-elle coïncider avec la frontière nord de l'Ukraine ? Je ne le crois pas. Nous sommes donc en présence de trois hypothèses : soit la Russie, entraînant l'Ukraine, rejoint l'UE, mais ce n'est pas demain la veille ; soit l'Ukraine se coupe en deux et sa partie occidentale a vocation à adhérer ; soit encore, et c'est l'hypothèse la plus raisonnable, la notion de partenariat privilégié trouve ici matière à s'appliquer, l'Ukraine demeurant ce qu'elle a toujours été et ce que son nom veut dire : une marche entre l'Europe et la Russie.


L'adhésion programmée, elle, de la Turquie marque-t-elle définitivement le triomphe de l'Europe à l'anglaise ?

Europe à l'anglaise ? Le diagnostic est indulgent. Ce que nous vivons constitue une rupture fondamentale dans l'histoire de la construction européenne . L'adhésion programmée de la Turquie sonne le glas des deux ambitions qui sont, depuis cinquante ans, à la base de l'entreprise : l'affirmation politique d'une unité de civilisation et la mise en place d'une capacité commune d'action à caractère fédéral. L'Union a désormais vocation à devenir un simple «carrefour de civilisations», comme le dit M. Erdogan, autant dire une ONU régionale aux frontières provisoires ou arbitraires, condamnée par ses divisions à fonctionner sur un mode intergouvernemental.


Comment l'adhésion de la Turquie va-t-elle affecter le fonctionnement de l'Union ?

Cette adhésion va produire une triple altération du système. La culture ultrasouverainiste et le culte du rapport de forces du nouvel adhérent, dont M. Erdogan a fourni une inquiétante démonstration lors du dernier Conseil européen, vont se révéler incompatibles avec le fonctionnement normal d'une communauté fondée sur la limitation du pouvoir des États par le droit et sur la prise en compte permanente de l'autre. L'hétérogénéité culturelle, économique et sociale massive de la future Union lui interdira de plus de devenir une véritable communauté politique, solidaire et démocratiquement organisée, et en transformera les institutions – commission et Parlement compris – en autant de champs clos offerts aux rivalités nationales et à la confrontation des États. Enfin, le décalage entre les besoins à couvrir et la pingrerie des moyens financiers – 1% du PIB communautaire, c'est-à-dire moins que ces dernières années – ne peut que déboucher sur une remise en cause des grandes politiques communes, politique agricole et politique régionale. C'est d'ailleurs pour éloigner cette échéance, et non parce que la Turquie ne serait pas prête plus tôt, que Bruxelles se refuse à envisager l'adhésion avant 2014. On veut bien faire bonne mine au Grand Turc mais pas question de mettre la main à la poche. L'Europe des schizophrènes est en marche.


Le concept de «valeurs communes» ne vous paraît-il pas moins sulfureux que celui d'«identité culturelle européenne» ?

Je crois, comme vous, à l'unité du genre humain et à l'universalité de son système de valeurs. Il me semble toutefois que la construction d'une communauté politique particulière doit se fonder non seulement sur des valeurs, objets moraux flottant à la surface des sociétés, mais sur une histoire, une culture, une manière d'être, de penser et d'agir communes. Avec la Turquie, l'UE deviendrait une communauté universelle tronquée, tout aussi incapable de défendre les intérêts et de promouvoir l'influence des Européens que d'assurer le règne du droit et de la paix universelle. Trop éclatée pour être forte et solidaire, trop étroite pour incarner la communauté internationale tout entière, elle ne pourra qu'être un enjeu passif de la rivalité des empires qui se disputeront la planète. Pour les Européens, la tentation de l'universel se confond avec celle de la dissolution et du néant.


La dynamique propre à l'élargissement n'est-elle pas le meilleur antidote à l'absence de finalités précises dont souffre la construction européenne ?

Le terme de fuite en avant serait sans doute plus adapté que celui d'antidote, car on ne voit guère de quel poison l'adhésion turque pourrait nous guérir. Contrairement à ce que pense Jacques Chirac, le problème fondamental de l'Union européenne n'est pas celui de son extension insuffisante, mais celui de son manque de cohésion politique. Brzezinski a montré que l'Europe des Quinze avait toutes les ressources humaines, économiques et financières pour faire jeu égal avec les États-Unis et que seule son défaut d'intégration politique et institutionnelle lui interdirait de jouer un rôle majeur au XXIe siècle. L'adhésion de la Turquie représente à cet égard un contresens historique, car elle aggravera le problème au lieu de le résoudre. Jacques Chirac devrait se rappeler que Picrochole, le conquérant imaginaire de Rabelais, voulait lui aussi «aller à Trébizonde» !


Ce que vous appelez l'Europe ne se confond-il pas avec ce que Kohl, après le général de Gaulle d'ailleurs, qualifiait de «club chrétien» ?

L'Europe est une création du Haut Moyen Âge. Elle est née de la conjonction de trois phénomènes : la chute de l'Empire romain qui a cédé la place, pour le meilleur et pour le pire, à un système politique éclaté entre plusieurs États indépendants et qui a libéré les forces productives d'une confiscation parasitaire des richesses par l'État ; une révolution religieuse, le triomphe du christianisme augustinien, qui a permis l'émancipation progressive du pouvoir politique et du savoir intellectuel ; la conquête arabo, puis turco-musulmane, qui a fixé le territoire européen en en retranchant définitivement la rive sud de la Méditerranée.


On s'indigne aujourd'hui de constater que la frontière sud de l'Europe est historiquement une frontière religieuse, frontière épaisse au demeurant, marquée par le flux et le reflux des Ottomans, comme si la reconnaissance de cette réalité était de nature à mettre en péril le pluralisme religieux et la neutralité de la puissance publique. Le politiquement correct confine ici au déni de réalité. Il est aberrant de nier, à la seule lumière de ce qu'est devenue la religion chrétienne à l'ouest de l'Europe, que chaque religion n'est pas cantonnée au for intérieur de la conscience individuelle, mais qu'elle joue un rôle central, et chaque fois différent, dans la représentation que les hommes se font d'eux-mêmes, de leurs rapports aux autres et de leur relation à la politique. Comment ne pas voir que les destins historique et culturel de la chrétienté et de l'Empire ottoman n'ont pas suivi sur la longue durée et ne suivent toujours pas, aujourd'hui, le même cours.Daniel Cohn-Bendit estime qu'on assiste en Turquie à l'émergence d'un «islam des Lumières». Je serais plus circonspect car j'observe que ce qui se joue là-bas – démocratie islamisante contre laïcité autoritaire – obéit à des logiques qui nous sont fondamentalement étrangères et sont, en revanche, proches de ce qu'on observe dans une partie du monde arabe.


Le débat de principe sur l'appartenance de la Turquie à l'Europe n'a-t-il pas été occulté par un débat plus pratique sur l'aptitude de ce pays à respecter les critères de Copenhague ?

Assurément. La question de principe a été escamotée grâce à un subterfuge très efficace : la diabolisation du club chrétien. Pourquoi ? D'abord parce que les chefs d'État ou de gouvernement étaient dans l'ensemble acquis à l'idée de transformer l'UE en un simple club intergouvernemental, un club qui n'a nul besoin pour exister d'incarner une communauté européenne homogène et solidaire. Ensuite, parce que le rêve multiculturaliste, l'idée que l'UE est faite pour accueillir l'autre, le différent et non le semblable, pour rejeter les déterminismes hérités de l'histoire et de la géographie, a tout emporté sur son passage. L'Europe de l'intermédiation universelle, celle de Jean Monnet, l'a emporté sur l'Europe de l'enracinement continental, celle de Robert Schuman.

Au sein de la gauche française, la dénonciation du club chrétien a particulièrement bien fonctionné car elle s'est située à la conjonction de deux pulsions fondamentales : le multiculturalisme de la nouvelle gauche et l'anticléricalisme de l'ancienne. Du Voltaire de Zadig à la querelle du voile islamiste, ces deux pulsions ont rarement fait bon ménage. Le rejet du club chrétien les a réunies. Un vrai miracle !


Faut-il en déduire que Jacques Chirac a raison de miser sur le ralliement progressif des Français à l'adhésion de la Turquie ?

L'allergie de la gauche au club chrétien et le ficelage de la majorité par le chef de l'État ne doivent pas nous faire ignorer que la perspective de l'adhésion turque heurte l'engagement historique de la droite et de la gauche en faveur d'une Europe forte. La droite avait choisi l'Europe par fidélité à une histoire et à une culture, par reconnaissance d'une identité de civilisation qui prolongeait et élargissait une identité nationale devenue trop étroite. La gauche avait voulu l'Europe à la fois par amour de la paix et par souci de voir une puissance publique européenne encadrer le développement économique et social du continent. L'adhésion de la Turquie et sa promesse d'une Europe molle, informe et querelleuse, porte un coup très dur à cette double espérance. Les Français voulaient rétablir l'Empire romain, on leur offre une ONU régionalisée. La frustration est de taille.


Pensez-vous qu'il sera possible de dissocier la question turque du débat sur le traité constitutionnel ?

La bonne blague ! Comme s'il était possible de dissocier la détermination du contrat de mariage du choix des époux. Fonctionnellement, les deux questions sont liées, car nombre de Français qui étaient au départ favorables à l'idée d'une Constitution européenne risquent d'y regarder à deux fois avant de faire franchir à l'Union une étape supplémentaire sur la voie de l'intégration. Politiquement, chacun sent bien que la victoire du oui vaudra approbation de l'ensemble de la politique européenne du chef de l'État, Turquie comprise.


En inscrivant dans la Constitution l'obligation d'un référendum sur l'adhésion turque, le chef de l'État ne donne-t-il pas aux Français le dernier mot ?

Le remède risque d'être pire que le mal. L'idée de renvoyer à dix ans une décision qu'on peut prendre aujourd'hui est profondément malsaine. Sur un tel enjeu, l'avenir de l'Union, ni les adversaires ni les partisans de l'adhésion turque ne peuvent se permettre de désarmer. Or imagine-t-on dans quel état seront la France, l'Europe et la Turquie après une décennie de brouillards et de frustrations, de chantages diplomatiques et de mobilisations populaires ? Jacques Chirac ne devrait pas jouer ainsi notre avenir à la roulette turque, celle qui tue à tous les coups : l'Europe avec le oui, la France en Europe avec le non.


Quel est votre pronostic sur le résultat du référendum de ratification du traité constitutionnel ?

Plutôt réservé. Le parti du oui est fondamentalement fragilisé par une décision qui change la nature même de l'UE. Si le oui l'emportait malgré tout, ce ne pourrait être que parce que cette Europe sans forme et sans objet ne fait plus peur à grand monde du fait de son insignifiance. On mobilise difficilement contre le vide. Les oui à la Constitution seront de résignation et non d'espérance.

     

 

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