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EUROPE - TURQUIE

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De l'Europe-puissance à l'Europe du rayonnement

Le Monde - 28/12/2004

ANALYSE de Thomas Ferenczi

Avant de recommander au Conseil européen de se prononcer pour l'ouverture de négociations d'adhésion avec la Turquie, la Commission européenne avait fait procéder à une étude d'impact destinée à mesurer les effets, économiques et politiques, d'une telle adhésion.

En ce qui concerne le rôle de l'UE dans les affaires étrangères, concluait ce rapport, la présence de la Turquie donnerait à l'Europe "un poids plus important au niveau régional et mondial", mais "elle pourrait aussi rendre plus compliquée la prise de décisions, particulièrement lorsqu'elles doivent être prises à l'unanimité".

Ce jugement balancé traduit bien les ambiguïtés d'une Europe élargie dès lors qu'elle entend jouer le rôle d'une Europe-puissance, capable de s'imposer comme un acteur de premier plan dans un monde multipolaire, aux côtés des Etats-Unis, de la Russie ou de la Chine.

Sans doute la Turquie, forte de ses 68 millions d'habitants, de son armée, la deuxième de l'OTAN, de son ancien statut de bastion de l'Alliance atlantique face à l'URSS, apportera-t-elle à l'Europe de nouveaux moyens pour l'aider à devenir ce pôle stratégique autonome qu'elle prétend constituer sur la scène internationale.

Mais, en même temps, en défendant ses intérêts propres, à la manière des autres grands Etats de l'Union, elle risque d'amoindrir encore la capacité de décision de celle-ci en matière de politique étrangère, dont la crise irakienne a montré qu'elle était déjà problématique dans une Europe à vingt-cinq.

Où est la vraie puissance ? Dans l'accumulation des ressources, que permet l'élargissement de l'Union, ou dans leur synergie, qui suppose une unité renforcée ?

Pour les uns, la taille de ce nouvel ensemble sera un atout primordial. Telle est la logique dans laquelle s'inscrit Jacques Chirac. "L'Europe est un peu petite face aux grands ensembles du monde", a-t-il déclaré le 15 décembre sur TF1, ajoutant : "Elle serait sans aucun doute renforcée dans sa puissance pour demain par la présence de la Turquie."

Sous une forme ou sous une autre, cet argument est repris par ceux des partisans de l'adhésion turque qui continuent à défendre l'idée d'une Europe-puissance : avec le renfort de la Turquie, disent-ils, la politique étrangère de l'Union européenne sera plus efficace et plus crédible, en particulier dans le monde arabo-musulman. "A mon sens, explique Daniel Cohn-Bendit, coprésident du groupe des Verts au Parlement européen, la perspective d'adhésion permet un véritable leadership de l'UE dans un monde à géométrie multilatérale" (Le Nouvel Observateur, daté du 9 décembre).

Les opposants à l'entrée de la Turquie objectent, comme l'eurodéputé UDF Jean-Louis Bourlanges, dans le même numéro du Nouvel Observateur, que ce nouvel élargissement s'identifie à une "fuite en avant" qui va transformer l'Union en "une organisation internationale sans frontières ni identité", c'est-à-dire exactement le contraire d'une entité politique assez forte pour constituer un pôle autonome face aux grands Etats qui dominent le monde.

Une Europe-puissance, disent-ils, ne peut se bâtir qu'autour d'un noyau de pays étroitement unis par une expérience historique et une situation géopolitique comparables. La France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne tentent péniblement de rassembler leurs forces pour construire un outil militaire commun. Comment imaginer que la Turquie, si différente, puisse dans un proche avenir s'y associer ?

Et d'ailleurs le voudra-t-elle ? Les relations d'Ankara avec Washington servent d'argument à ceux qui mettent en cause la volonté de la Turquie de concourir à l'élaboration d'une diplomatie et d'une défense proprement européennes. L'insistance avec laquelle George W. Bush plaide pour son adhésion n'est-elle pas suspecte ? Va-t-on laisser entrer dans l'Union un pays qui n'aspire qu'à devenir le cheval de Troie de l'Amérique ?

N'oubliez pas, ripostent les partisans de la candidature turque, qu'Ankara a refusé aux Etats-Unis le passage de leurs troupes sur son territoire lorsque ceux-ci ont tenté d'ouvrir un front nord contre l'Irak.

La Turquie n'a-t-elle pas fait la preuve qu'elle n'était pas prête à accepter n'importe quoi de son grand allié ? N'a-t-elle pas alors fait cause commune avec les Etats qui, comme la France et l'Allemagne, attendent de l'Union européenne qu'elle résiste, sur la scène internationale, à l'hyperpuissance américaine ?

Il est vrai que la Turquie a réagi à la demande de Washington plus par nationalisme que par ralliement aux thèses de l'Europe-puissance. Un diplomate français soulignait, au lendemain du Conseil européen qui a décidé l'ouverture de négociations d'adhésion, le "culte de l'Etat" et la "religion de la souveraineté" qui continuent, selon lui, de caractériser la diplomatie d'Ankara.

Il n'est pas sûr que la Turquie accepte de se plier aux contraintes de la politique étrangère et de sécurité commune organisée par les traités européens.

Mais il est fort probable qu'elle se montrera prête à exercer, au sein de l'Union, comme le font à leur manière la France et la Grande-Bretagne, ses prérogatives de moyenne puissance, au service d'une Europe qui s'appuie prioritairement, en ce domaine, sur les Etats.

DEUX IDÉES DIFFÉRENTES

Ces deux logiques sont difficilement compatibles : dans l'une, les pays de l'Union défendent ensemble, par une coopération aussi étroite que possible, un intérêt général européen ; dans l'autre, ils se donnent principalement pour but d'assurer la stabilité à leurs frontières par des alliances conçues sur le modèle de l'OTAN, qui pourraient inclure, à terme, aussi bien la Turquie que l'Ukraine à l'Est ou le Maroc au Sud.

Comme le note l'ancien ambassadeur belge Philippe de Schoutheete dans une récente livraison des Cahiers de Chaillot, publication de l'Institut d'études de sécurité, si la politique extérieure de l'Europe s'est développée d'une manière significative au cours des dernières années, cette évolution peut être lue comme "une suite de compromis entre deux logiques contradictoires : celle de la souveraineté nationale et celle de la cohérence".

Nicole Gnesotto, directrice de cet institut, note elle-même que "le respect des souverainetés nationales et l'efficacité collective de l'Union sont deux objectifs qui ne vont pas forcément de pair".

De fait, ces deux visions reposent sans doute sur deux idées différentes de la puissance. L'une obéit à la conception classique de la force militaire, qui suppose une gestion centralisée et une volonté homogène. L'autre tolère plus de diversité et, s'il est vrai qu'elle s'accompagne d'une certaine dilution du pouvoir, elle s'exprime davantage en termes d'influence et de rayonnement.

En acceptant d'ouvrir des négociations avec la Turquie, l'Union a plutôt choisi la seconde voie. Mais il n'est pas exclu que, finalement, Ankara joue le jeu, aussi bien que Paris et Londres, d'une défense européenne unie.

     

 

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