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A TA TURQUIE, Association socio-culturelle

EUROPE - TURQUIE

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La marche turque

L'éditorial de Claude Imbert
Le Point - 23/12/2004

 

Malaise, épais malaise devant cette promesse d'épousailles euro-turques ! L'impression d'un emballement vertigineux jusqu'à cette révélation... que l'Europe n'est plus en Europe. Et qu'après cinquante ans de rajouts successifs, notre Maison commune, encore bancale, veut s'étendre à l'Orient. Et se doter d'un minaret !

Une promesse calculée, négociée, concédée par une Europe chapeau bas, et donc livrée au chantier sans que ses gros clients, dont le peuple français, fussent consultés sur cette coquecigrue. Vue de France, la chimère - ventre de chèvre et queue de dragon - suffoque les fidèles de l'« Europe aux anciens parapets » : ceux de l'histoire et de la géographie. Elle trouble aussi le landerneau politique, lequel n'a pas fini de compter les ronds que le pavé fait dans la mare.

Que l'adhésion turque change, dixit VGE, « la nature même du projet européen » n'est que trop avéré. Ce projet laissait ouvertes deux voies : l'une organisait une zone de libre-échange. L'autre préservait les chances à terme d'une Europe-puissance capable d'une certaine autonomie. L'adhésion turque diminue, voire étrangle cette espérance-là.

L'Amérique - et avec elle la Grande-Bretagne et l'Italie - donne tout son soutien à la voie libre-échangiste. Celle d'une intégration peu à peu fédéralisée survit dans les espérances des europhiles. Déjà l'élargissement à l'Europe de l'Est, avec son inévitable dilution, les avait refroidis. Un de ses champions, Michel Rocard, virait du doute à la résignation. En revanche, d'autres europhiles, et non des moindres - VGE, François Bayrou, Sarkozy et Juppé -, plaident toujours pour la patience. Voyez, disent-ils, l'euro : il s'est installé contre le scepticisme, jadis radical, des libres-échangistes. Pourquoi le temps et la bonne fortune ne donneraient-ils pas, un jour, ses chances à une Europe forte et intégrée ?

Or, patatras ! L'adhésion de la Turquie - le plus national des Etats-nations - ruinera cette espérance.

On dira qu'elle n'est pas encore acquise et que, dans dix ou quinze ans, on avisera. Mieux encore, on plaidera que l'apparition qui se dessine d'un vaste espace économique démocratique incluant la Turquie fait miroiter les avantages d'une puissante zone stratégique pro-occidentale. Et même sur leur élan, quelques optimistes chantent déjà l'alliance de la Croix et du Croissant que la bonne Europe envelopperait de son manteau laïque... Ainsi recouvre-t-on d'une aimable euphorie la renonciation de l'Europe à son plus ambitieux dessein. Passez muscade !

De ces dilemmes visionnaires la résistance actuelle d'une majorité de Français à l'adhésion turque ne s'embarrasse pas. C'est, dit-on, la vilaine crainte d'un « cheval de Troie » musulman dans la place européenne qui dicte chez nous la révulsion populaire. Probable, en effet ! Mais c'est aussi la même peur d'un choc de civilisations - et l'espoir de le conjurer - qui inspire à Chirac d'allier à notre camp l'islam turc. Qu'en sera-t-il, dans dix ou quinze ans, de cet islam modéré mais renaissant ? Aura-t-il converti à sa modération des nations arabes plutôt rechigneuses devant l'héritier ottoman ? Le pari vaut-il de lui sacrifier une certaine idée de l'Europe ? J'en doute, mais nous n'en savons rien.

En France, c'est à l'évidence l'échec d'une intégration harmonieuse des 4 à 5 millions de Français d'origine maghrébine qui inspire à nos compatriotes une rétraction instinctive. En réalité, à peine 5 % de cette population fréquente les mosquées, et l'intégration chez les élites progresse déjà plus qu'on ne croit. Mais, si l'on admet qu'un barrage bien administré favorise, par une irrigation progressive, la « récolte » d'une immigration réussie - et d'ailleurs nécessaire -, on constate aussi qu'un barrage aux digues rompues noie la récolte et fait proliférer des zones étanches à nos moeurs et à nos lois. C'est à coup sûr la crainte qu'avec l'adhésion turque une digue ne se rompe qui inquiète nos compatriotes. Contre un « entrisme » incontrôlé, ils redoutent l'incurie nationale. Et, bien qu'aucun argument décisif ne soutienne leur crainte, ils refusent le risque.

Voilà donc tous nos partis infectés par l'affaire turque. D'abord, on ne sait trop si la posture de Chirac pourrira le prochain vote référendaire sur la Constitution européenne.

Pour l'heure, Nicolas Sarkozy, hostile, comme Juppé, à l'adhésion turque, ne veut pas casser les vitres. Il rend service au président en proclamant qu'il votera, malgré tout, oui à la Constitution. Il se cramponne, pour la galerie, à l'idée d'un « partenariat privilégié » avec la Turquie, que celle-ci, plutôt rogue, repousse du pied. Les europhiles de l'UDF remâchent leur tristesse. Bayrou ne peut recommander que le oui. Mais combien des siens voteront non ?En somme, la turquerie n'est pas encore dans nos moeurs, mais brouille déjà les cervelles. L'année politique 2005 s'ouvre aux accents de la « Marche turque ».

     

 

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