Socialistes et Chirac adhèrent sur la Turquie Didier HASSOUX Libération - 21/12/2004 Le socialisme est-il soluble dans la Chiraquie ? Le Corrézien François Hollande est-il devenu plus chiraquien que Nicolas Sarkozy ? Ou encore, Chirac est-il devenu le nouveau phare de la pensée socialiste ? De fait, le PS se retrouve, une nouvelle fois, en phase avec le président de la République. Cette fois, c'est au sujet de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Hier matin, la porte-parole du PS, Annick Lepetit, a renversé l'équation : l'accord intervenu entre les chefs d'Etat et de gouvernement le 17 décembre à Bruxelles est «bon» car il «rejoint la position du PS», a-t-elle assuré. Mais cet accord a été voulu par Chirac, contre l'avis des droites UMP et UDF. Hier, en Conseil des ministres, le chef de l'Etat a de nouveau justifié son choix, tout en assurant que les Français auront «le dernier mot» lors d'un référendum. Récidive. Certes, ce n'est pas la première fois que le PS colle à l'hôte de l'Elysée. Au printemps 2002, une fois Jospin éliminé, il avait appelé à voter en faveur du président sortant pour faire barrage à Le Pen. Un an plus tard, il approuvait la ferme opposition du Président au déclenchement de la guerre en Irak. Et en cette fin d'année 2004, le rythme s'accélère : le PS vient, coup sur coup, de s'exprimer en faveur de l'adoption du traité constitutionnel européen et de l'ouverture de négociations pour l'intégration, sous conditions, de la Turquie à l'UE. «Encore un peu et en 2007, on vote tous Chirac», rit jaune un élu fabiusien. Durant la récente empoignade référendaire interne, Laurent Fabius en avait fait un argument de campagne, mesurant les dégâts de tels ralliements : «J'ai ouvert un dictionnaire et à la définition du mot socialisme, je n'ai pas lu : "Qui est toujours d'accord avec Jacques Chirac."» Chargé d'animer le réseau des élus fabiusiens, Guillaume Bachelay s'inquiète : «Nos électeurs font les comptes : depuis le début du quinquennat, nous avons été d'accord avec le président de la République au moins une fois par an. Parfois à raison, comme en 2003 sur l'Irak. Parfois à tort, comme sur l'adhésion de la Turquie. Le moins que l'on puisse dire, c'est que cela mérite un décodeur.» Un autre collaborateur du député de Seine-Maritime constate que «notre candidat en 2002 a perdu notamment parce que, pour cause de cohabitation, le clivage entre la gauche et la droite avait perdu en netteté. Depuis, la stratégie de l'opposition frontale à la droite a donné les victoires électorales de 2004. Soutenir Chirac sur la Turquie quand les familles de la droite s'opposent à lui, c'est s'exposer à une dangereuse rechute.» Sondage. François Hollande est vacciné. Le premier secrétaire assure qu'il serait «absurde de s'opposer à nous-même, en nous reniant sous prétexte que Jacques Chirac rejoint nos positions». Il peut s'appuyer sur un sondage Ipsos, publié dans le Figaro d'hier qui indique que les sympathisants du PS approuvent la position de Chirac sur la Turquie, à 59 %, soit dix points de plus que les sympathisants UMP (1). «Aurait-il fallu soutenir Georges W. Bush sous prétexte que le chef de l'Etat était lui aussi contre la guerre en Irak ? demande Hollande. Aurait-il fallu ne pas voter pour lui le 5 mai 2002 ? C'est la droite qui a un problème avec Jacques Chirac. Ce n'est pas le PS. Si Nicolas Sarkozy, François Bayrou et Philippe de Villiers ne sont d'accord avec l'orientation du président de la République, qu'ils l'accusent de trahison, qu'ils demandent à ce qu'il soit jugé devant la Haute Cour !» Et sans rire, le député de Corrèze invite ses camarades «à ne pas focaliser sur Chirac». N'empêche. «Un oui de gauche ou un oui de droite, dans l'urne, cela fait toujours un oui», fait remarquer Benoît Hamon, porte-parole du Nouveau Parti socialiste, la bande d'Arnaud Montebourg et Vincent Peillon. Le député européen estime que son parti «a tout à redouter d'une proximité avec Chirac». Il considère que «le vrai problème qui se présente devant nous se nomme Nicolas Sarkozy. Le président de l'UMP arrive à être à la fois clairement identifié comme de droite c'est le cas lorsqu'il affirme ses réticences sur l'adhésion de la Turquie et à incarner le changement. C'est lui que nous devons contrer». Autre opposant à la ligne Hollande, Jean-Luc Mélenchon rejoint, lui, plutôt l'avis du Premier secrétaire : «On peut se demander qui colle à qui.» Remarquant, comme la plupart de ses camarades, que «la position de Chirac est minoritaire au sein de sa propre famille», le coanimateur de Nouveau Monde avec Henri Emmanuelli estime que «nous entrons dans une période où la confusion politique peut conduire à une situation angoissante». Y compris à l'intérieur du parti socialiste. (1) Réalisé auprès de 939 personnes. |