M. Erdogan est accueilli en "conquérant de l'Europe" Nicole Pope Le Monde - 19/12/2004 Quelque 2 000 supporters enthousiastes, brandissant des pancartes louant le "conquérant de l'Europe" et de la "nouvelle étoile de l'Union", ont accueilli le premier ministre Recep Tayyip Erdogan à son retour en Turquie aux petites heures du samedi 17 décembre. Le chef du gouvernement turc a immédiatement donné le ton pour les mois à venir. "Nous n'allons pas nous détendre", a-t-il déclaré. "Nous allons travailler encore plus jusqu'au 3 octobre", la date fixée à l'ouverture des négociations en 2005. Les manchettes de la presse, samedi, saluaient le pas historique franchit par la Turquie à Bruxelles, mais l'âpreté des négociations et les conditions imposées par l'UE tempèrent quelque peu ce succès. Le marchandage sur Chypre a été diffusé, minute par minute, en direct sur les chaînes de télévision turques, éprouvant les nerfs des téléspectateurs turcs dont l'avenir se jouait sur l'écran. Ces émotions ont été reflétées par les marchés financiers qui, après l'optimisme affiché à l'ouverture du sommet, ont sombré dans la déprime avant d'atteindre des hauts sans précédents à l'annonce que l'obstacle de Chypre avait été surmonté. Le sentiment dominant en Turquie n'est pas l'ivresse de la victoire, mais plutôt la satisfaction tranquille d'avoir franchi une étape cruciale, au prix d'efforts et épuisants. "Nous n'avons pas obtenu 100 % de ce que nous voulions, mais on peut dire que nous avons réussi," a déclaré le premier ministre Recep Tayyip Erdogan. A ceux qui en doutaient encore, le suspense de ce sommet européen aura rappelé que les difficultés ne font que commencer. Certains Turcs se sentent blessés par la réticence évidente des Européens : ils auraient voulu être accueillis à bras ouverts et ils n'ont obtenu qu'une porte entrouverte. "Je pense que c'est un pas en avant important, mais les conditions sont très dures. Les Européens font toujours pression sur nous et cela nous inquiète", estime Oya Altug, propriétaire d'une boutique de cadeaux à Istanbul, déplorant que le fait que les Européens s'intéressent plus aux droits des Kurdes qu'aux Turcs. "Je ne suis pas encore convaincue qu'ils vont nous laisser entrer dans l'Union européenne. Ils imposent tout le temps de nouvelles conditions. Donner une date pour le début des négociations ne signifie pas grand chose si leur durée n'est pas définie." La sincérité des Européens à l'égard de la Turquie est souvent mise en doute. En revanche, une majorité des Turcs saluent les réformes introduites par les autorités au cours des dernières années pour remplir les critères d'adhésion. "Il y a eu des développements positifs dans le domaine des droits de l'homme. Le commerce avec l'Europe va augmenter. Dans l'ensemble c'est une bonne chose. Nous avons une population jeune et je pense que la Turquie et l'Europe ont besoin l'une de l'autre", estime Yücel Turan, journaliste à la retraite qui tient une épicerie sur les rives du Bosphore. Mais comme beaucoup de ses compatriotes, il déplore le fait qu'il ait fallu la pression de l'extérieur pour convaincre les politiciens turcs d'introduire ces changements légaux qui améliorent la vie de la population. "Nous devons adopter ces réformes pour nous-mêmes, non pas pour l'Europe", explique-t-il. Dans la cuisine minuscule où il étend les feuilles transparentes de yufka, la pâte très fine utilisée dans la confection de nombreux plats turcs, le cuisinier Murat Isik suit les développements politiques sur un vieux poste de radio. Il fait l'éloge des politiciens qui ont accompli ce succès. "Je n'avais pas voté pour ce gouvernement, mais à partir de maintenant je vais le faire. Ils font du bon travail. Ils ont amélioré les droits de l'homme, ils ont introduit de nouvelles lois. On sent que cela vient de l'intérieur, qu'ils sont convaincus, dit-il. L'accord conclu à Bruxelles est une très bonne chose. Bien sûr, nous voulons maintenant que les Européens tiennent leurs promesses sur Chypre, mais je pense que la question peut être résolue. Il est temps que le chapitre Denktas soit clos." Au coin d'une rue, un groupe d'hommes fait le bilan des événements à Bruxelles. Ils n'ont pas d'idée très claire sur ce que l'Union européenne va leur apporter, mais tous s'accordent sur le fait que l'ancrage à l'UE est une bonne chose pour la Turquie. "Avec le temps, nous allons voir des améliorations dans de nombreux domaines", croit Ali, électricien à la retraite. "Ici, les gens jettent leurs ordures dans la rue. Ils n'ont pas suffisamment de respect pour autrui. Nous aurons des rues plus propres et une société plus disciplinée." |