A Bruxelles, la Turquie s'est révélée un candidat difficile à l'adhésion Thomas Ferenczi Le Monde - 19/12/2004 Après l'accord conclu à l'arraché sur le cadre des futures négociations, sans reconnaissance explicite de la République de Chypre, les Vingt-Cinq s'attendent à un processus ardu qui pourrait durer "dix ou quinze ans", selon Jacques Chirac. L'exigence démocratique sera le prochain obstacle. Bruxelles de notre bureau européen L'accord entre l'Union européenne et la Turquie sur l'ouverture des négociations d'adhésion a failli achopper, vendredi 17 décembre à Bruxelles, sur la question de Chypre. Dans le texte initial, la présidence néerlandaise se félicitait, au nom de l'Union, que la Turquie ait accepté de parapher le protocole étendant aux dix nouveaux Etats membres, dont Chypre, l'union douanière conclue en 1963, en attendant de le signer dans les prochains mois. Cette condition apparaissait comme un premier pas vers une reconnaissance de Chypre. Mais le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, refusait de s'y plier. On indiquait, dans son entourage, qu'il lui était impossible d'accepter à la fois le principe d'une négociation ouverte, c'est-à-dire sans issue garantie, celui de longues périodes transitoires et de clauses de sauvegarde, et une telle concession sur Chypre. Vendredi matin, les conciliabules se multipliaient. Un diplomate turc estimait alors que les chances de parvenir à un accord étaient "faibles". Le premier ministre néerlandais, Jan Peter Balkenende, réunissait le président français, Jacques Chirac, le chancelier allemand, Gerhard Schröder, le premier ministre britannique, Tony Blair, et le premier ministre grec, Costas Caramanlis, pour élaborer une contre-proposition. Une solution était trouvée puis soumise au premier ministre turc, qui finissait par s'y rallier. Selon le nouveau texte, le gouvernement turc "confirme qu'il est prêt à signer le protocole" avant l'ouverture des négociations, mais non à le parapher aujourd'hui. "Chypre est un Etat membre, a souligné Jacques Chirac au cours d'une conférence de presse. On ne peut pas imaginer qu'un Etat tiers -candidat à l'adhésion- choisisse les Etats qu'il reconnaît et ceux qu'il ne reconnaît pas. Les négociations ne peuvent s'ouvrir que si la signature a été donnée. C'est à la Turquie de choisir." M. Erdogan estimait pour sa part qu'une telle signature, purement "technique", ne serait "en aucune façon une reconnaissance" de Chypre. M. Balkenende parlait d'une "étape importante" vers la reconnaissance. La résistance de la délégation turque n'a pas surpris les négociateurs européens. "Cela fait partie de leur culture diplomatique", confiait l'un d'entre eux, qui prévoyait "une négociation dure". "Il a fallu une nuit et une matinée pour changer deux paragraphes, disait-il. Avec les 80 000 pages de l'acquis communautaire, il faudra vingt ans." M. Chirac a évoqué un processus qui "durera probablement dix ou quinze ans". "La route sera longue, difficile", a-t-il dit. Le président de la République a été interrogé sur deux des questions qui rendent incertaine la perspective de l'adhésion turque : la reconnaissance du génocide arménien et la situation des Kurdes. Sur le premier point, il a rappelé que "toute l'histoire de la construction européenne est l'histoire du dialogue, du respect de l'autre et de la reconnaissance des erreurs que nous avons pu faire dans le passé", ajoutant : "Le travail de mémoire doit être considéré comme une nécessité incontournable, je dis bien incontournable. Je ne doute pas un instant que, si ce travail n'est pas fait, les Français en tiendront le plus grand compte dans le jugement qu'ils porteront -par référendum- sur l'éventuel traité d'adhésion." A propos des Kurdes, il a souligné que les critères de Copenhague impliquaient le respect des droits de l'homme, "respect dû aussi bien aux Kurdes qu'aux autres". Avant l'ouverture des pourparlers le 3 octobre, le Conseil doit fixer, sur proposition de la Commission, un cadre de négociation, qui définira les critères concernant la mise en œuvre de l'acquis par la Turquie, les réformes qu'elle a entreprises, ses relations avec ses voisins, le respect des libertés fondamentales. Les diplomates s'attendent à de nouvelles difficultés sur l'établissement de ce cadre, avant même les discussions sur le fond. "Ce sera certainement l'objet du prochain clash", affirme l'un d'eux. M. Chirac a précisé que les négociations seraient conduites "avec sérieux, avec rigueur, c'est-à-dire sans compromis sur l'essentiel, et avec transparence, sous le contrôle des Etats membres". |