Turquie : Sarkozy veut éviter le conflit avec Chirac Anne Fulda et Judith Waintraub Le Figaro - 18/12/2004 Le président de l'UMP, qui réagira ce soir sur France 2 à l'ouverture des négociations entre les Vingt-Cinq et Ankara, n'a pas l'intention de revenir sur sa «conviction» : il faut signifier à la Turquie que le processus aboutira au mieux à un «partenariat privilégié». Mais Nicolas Sarkozy ne veut pas non plus entrer en conflit avec Jacques Chirac, malgré la pression à laquelle il sera probablement soumis dès ce matin par les quelque six cents nouveaux adhérents qu'il accueillera. Mercredi, avant même l'intervention présidentielle, Nicolas Sarkozy estimait qu'il serait «irresponsable» de sa part «d'exploiter» l'isolement de Jacques Chirac sur la question turque. Le nouveau patron de l'UMP, en déplacement en Israël, récusait tout devoir de «loyauté» vis-à-vis de l'exécutif, mais admettait que pour préserver les chances du oui au référendum sur la Constitution européenne, il allait devoir concilier ses «convictions» sur la candidature d'Ankara et ses «responsabilités» de chef de parti.
Le lendemain, devant des décideurs israéliens réunis en forum à Herzliya, il affirmait à nouveau sa préférence pour la solution du «partenariat privilégié», que le président de la République venait de rejeter en expliquant qu'il ne serait «évidemment pas raisonnable» de la proposer aux Turcs après leur avoir demandé «tant d'efforts» pour entrer dans l'Union européenne.
La contradiction n'était pas tenable. Nicolas Sarkozy s'est donné jusqu'à aujourd'hui pour la résoudre. Selon son entourage, depuis son retour d'Israël, il a beaucoup «consulté» et obtenu des avis «variés». «Certains chiraquiens sont très embarrassés, mais aucun n'a demandé à Nicolas de revenir sur sa préférence pour le partenariat privilégié», précisait hier soir un proche du président de l'UMP, en soupirant : «Et personne ne nous a proposé de solution pour harmoniser les points de vue.»
Renseignement pris à l'Elysée, les conseillers de Jacques Chirac assuraient effectivement hier ne pas avoir été choqués par les déclarations du successeur d'Alain Juppé à Jérusalem. Tout en soulignant, eux aussi, que «quand on est un homme politique responsable, on ne peut pas faire d'amalgame entre le débat sur la Turquie et la ratification de la Constitution européenne». Pour les proches du président de la République, «ce qu'il faut combattre avant tout, c'est la désinformation. Ce sont deux sujets différents qui n'ont rien à voir. En outre, dans le «oui, si» de Jacques Chirac à la Turquie, le «oui» est aussi important que le «si». Mais comment faire pour que les Français, qui, comme l'a rappelé le président mercredi, «auront le dernier mot» sur l'entrée de la Turquie, dans dix ans au plus tôt, ne mélangent pas les genres ? A l'Elysée, on est conscient du problème et on reconnaît que le président devra poursuivre son travail de «pédagogie» pour «dissocier» la question turque de celle de la Constitution. «Le débat est légitime, explique-t-on. Il doit vivre, mais il ne faut pas alimenter les fantasmes sur ce sujet. Et surtout, il faut que les Français comprennent bien qu'ils n'ont pas aujourd'hui tous les paramètres en main : sur la Turquie, ce qu'on aura à juger dans quinze ans n'aura rien à voir.»
Pour Alain Lamassoure, l'important est d'abord «de ne pas faire de la question turque un conflit Chirac-Sarkozy». Personnellement très hostile à l'adhésion d'Ankara, le nouveau secrétaire national de l'UMP, chargé de l'Europe, soulignait hier que, dans une situation où le chef de l'Etat «a contre lui la quasi-totalité de la majorité et deux-tiers des Français», la «solution la plus sage», pour le parti, était de «proclamer sa préférence pour une troisième voie». Quitte à lui trouver une «autre formulation que celle de partenariat privilégié, formellement rejetée par Ankara».
Alain Lamassoure a plaidé auprès de Nicolas Sarkozy pour que l'UMP «se serve à plein des nouveaux pouvoirs qu'offrira la Constitution européenne tant aux peuples qu'aux parlements nationaux quand elle entrera en vigueur, en novembre 2006». Selon lui, le parti majoritaire a «tout intérêt à faire sienne la proposition d'Edouard Balladur, qui permettra aux parlementaires de dire leur mot sur la question turque»
Hier après-midi, le ministre de l'Industrie, Patrick Devedjian, a commencé les opérations de déminage en se déclarant «très heureux» que «le président de la République ait pris position pour demander la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie». D'origine arménienne, il a précisé qu'il faisait ce commentaire «à titre personnel», mais venant d'un très proche de Nicolas Sarkozy, ce satisfecit à Jacques Chirac a évidemment aussi un sens politique. A défaut d'issue de secours, les responsables de l'UMP font finalement surtout confiance au temps pour «apaiser les esprits». Bien que Nicolas Sarkozy ait d'ores et déjà accepté des rendez-vous à hauts risques pour le début de l'année, en Allemagne : le 7 janvier, il sera au congrès de la CSU, dont la présidente, Angela Merkel, est farouchement opposée à l'adhésion de la Turquie, et le lendemain, il participera à une réunion de la CDU, qui y est tout aussi hostile. |