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EUROPE - TURQUIE

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De l'empire ottoman à Atatürk, une lente occidentalisation

Henri de Bresson
Le Monde - 18/12/2004

 

Depuis six cents ans, l'histoire de la Turquie ottomane, puis Kémaliste est liée à l'histoire de l'Europe, d'abord dans ses relations avec Constantinople, l'actuelle Istanbul, dont l'absorption en 1453 lui ouvre la voie de la puissance. Puis par ses conquêtes, qui l'installèrent jusqu'aux portes de Venise et de Vienne. Enfin, après l'effondrement de l'empire, par les convoitises qu'elle suscite encore dans le jeu des puissances : courtisée par les nazis et les Alliés pendant la seconde guerre mondiale, elle devient ensuite un enjeu stratégique essentiel, face à l'Union soviétique, pour les Occidentaux, qui l'intègrent à toutes les structures européennes, à commencer par l'Alliance atlantique.

Pendant quatre siècles, les peuples balkaniques sont partie intégrante d'un empire qui règne sur tout le monde arabe et, en Europe, englobe la Grèce, la Serbie et l'Albanie, l'actuelle Bulgarie, la Hongrie, étendant son influence au-delà encore, vers la Roumanie, les rives de la mer Noire. "Le chef en était le sultan, commandeur des croyants, la loi en était la charia de l'islam, et les mosquées devaient partout être plus hautes que les églises. Mais celles-ci demeuraient", écrit le professeur Castellan dans sa magistrale Histoire des Balkans.

Istanbul, qui fut la capitale de cet empire, un pied de chaque côté de la Corne d'or, symbolise cette double emprise européenne et asiatique. "Toute l'histoire de la Turquie, depuis l'Empire romain, a été la recherche d'un choix entre l'Asie et l'Europe. Tantôt elle a penché vers l'Asie, tantôt elle a penché vers l'Europe. Si bien que la question qui se pose aujourd'hui, ce n'est pas de savoir si elle est d'Asie ou d'Europe. La question qui se pose aujourd'hui, c'est de savoir quel est l'intérêt de l'Europe", soulignait mercredi soir, dans son interview télévisée, le président Jacques Chirac.

Dans l'image collective européenne, le Croissant ottoman, repoussé à deux reprises devant Vienne, en 1529 et 1683, reste le symbole de la lutte de la chrétienté contre les "infidèles". Mais, observe Georges Castellan, "le monde ottoman ne fut pas un monde clos". Au contact de ses sujets et de ses rivaux européens, "la Porte" subit les influences des mouvements d'idée qui se font jour dans le reste de l'Europe.

Lorsque l'empire commence à décliner, et qu'il doit affronter la montée des nationalismes dans ses Etats du sud-est de l'Europe, il se tourne vers la modernité occidentale, dès le début de XIXe siècle, pour ne pas perdre pied. En 1839, une charte impériale, la charte de Gülkhâne, est promulguée, qui lance un très important mouvement de réformes, les Tanzimât. Il aboutira quarante ans plus tard, en 1976, à une première et éphémère Constitution. Pendant toute cette période, souligne Paul Dumont dans L'histoire de l'empire ottoman, publiée sous la direction de Robert Mantran, "l'Etat ottoman, les yeux fixés sur l'Europe, cherche son salut dans le décalquage des modèles que celle-ci offre en pâture". Centralisation administrative, modernisation de l'appareil étatique, occidentalisation de la société, sécularisation : on retrouve déjà avec les Tanzimat cette fascination des élites turques pour le modèle occidental, qu'elles essaient de conjuguer avec l'islam.

L'effondrement de l'empire, dont les Européens s'accaparent progressivement les morceaux sur le pourtour arabe de la Méditerranée, les guerres d'indépendance qu'il entraîne dans les Balkans, avec la Russie, mettront momentanément un terme à cette expérience.

La période confuse qui suit, qui se termine avec le reflux sur l'Anatolie, voit se forger un nationalisme turc qui hésite entre le pan-turquisme et l'Occident. C'est l'époque du génocide arménien, de l'expulsion des Grecs et autres minorités, qui voit le réduit turc s'homogénéiser autour de la religion musulmane, vecteur de son nationalisme. Kemal Atatürk, qui met un terme au dépeçage après la première guerre mondiale, tournera définitivement la page de l'empire ottoman, dont toute référence est bannie. Il construira une République nationaliste et autoritaire, qui se veut occidentale et sécularisée, et dont le modèle de départ s'inspire des expériences du fascisme italien et du communisme soviétique. Seule religion autorisée, l'islam est solidement encadré dans les structures étatiques, qui pourvoient à son entretien, mais interdit toutes ses manifestations publiques, notamment vestimentaires.

Les fonctionnaires et leurs épouses doivent adopter une présentation occidentale, le calendrier et l'alphabet deviennent ceux de l'Europe chrétienne. L'expression des minorités est bannie, conduisant aux affrontements avec les Kurdes. L'armée, qui deviendra le garant du modèle, ne pourra pas empêcher la démocratie occidentale, après la seconde guerre mondiale, de conquérir petit à petit ses droits.

     

 

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