Chirac sur la réserve au Conseil européen Bruxelles : de notre envoyé spécial Luc de Barochez Le Figaro - 17/12/2004 Pour Jacques Chirac, le champ de bataille ne se trouve pas à Bruxelles mais à Paris. En arrivant hier après-midi dans le massif bâtiment du Conseil européen, le président de la République avait en poche la décision pour laquelle il a milité des années : l'ouverture des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. L'objectif était affiché noir sur blanc dans le relevé de conclusions soumis hier soir aux chefs d'Etat et de gouvernement des Vingt-Cinq. Il ne restait plus à Chirac qu'à engager un combat d'arrière-garde afin d'obtenir qu'au cas, bien hypothétique, d'un échec des négociations d'adhésion, la Turquie reste attachée à l'Europe par un «lien fort». Le vrai défi, relevé par Jacques Chirac, consiste à assumer son choix devant l'opinion publique française et, surtout, dans sa propre majorité. L'offensive politique et médiatique est engagée depuis l'entretien télévisé du chef de l'Etat avant-hier. Elle se poursuit aujourd'hui avec la conférence de presse qu'il doit donner à Bruxelles, à l'issue du Conseil européen. Elle va continuer à se livrer dans les jours qui viennent. Jacques Chirac a demandé à son ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier, de reporter à janvier un déplacement prévu en début de semaine prochaine en Afghanistan et au Pakistan. Le chef de la diplomatie française, qui a fait ses classes à Bruxelles, est prié de se concentrer sur l'explication de texte du Conseil européen auprès des citoyens et des élus. Le premier enjeu, capital, de la conquête de l'opinion publique se joue dès 2005. Le président de la République doit faire ratifier par les Français, par référendum, le projet de traité constitutionnel européen. Malgré le oui exprimé au début du mois par les militants du Parti socialiste, le match n'est pas gagné. C'est pourquoi Jacques Chirac essaye d'empêcher toute contagion, afin que le non de beaucoup de Français à la Turquie ne devienne un non à la Constitution censée permettre à la grande Europe de fonctionner. Du point de vue élyséen, ce serait une catastrophe de première grandeur, qui minerait l'influence de la France au sein de l'Union européenne.
Dans ce but, le président de la République a fait entourer la décision du Conseil européen d'une série de garde-fous, censés l'aider à convaincre les Français que l'ouverture des négociations avec Ankara ne signifie pas une adhésion automatique. Le processus est maintenu ouvert et son issue «n'est pas garantie». Chirac comptait hier soir sur le soutien du chancelier Gerhard Schröder pour obtenir que l'hypothèse d'un échec des négociations soit explicitement mentionnée dans le paragraphe des conclusions concernant la Turquie.
Le chef du gouvernement allemand a promis son appui lorsqu'il a reçu à déjeuner le chef de l'Etat français il y a deux semaines à Lübeck, à condition que le lien avec Ankara reste indéfini. Il n'est plus du tout question d'un «partenariat privilégié». Les diplomates français relèvent aussi, parmi les garde-fous, que les négociations pourront être suspendues à tout moment en cas d'atteinte aux droits de l'homme ; qu'un système de surveillance permettra régulièrement au Conseil européen de faire le point politique des négociations ; qu'aucune date d'aboutissement des pourparlers n'est mentionnée ; et qu'enfin l'adhésion sera financièrement impossible avant 2014 au moins. Pour les problèmes toujours en suspens, comme le règlement de la question chypriote ou la reconnaissance par la Turquie du génocide des Arméniens en 1915, les responsables français comptent sur la dynamique générée par la négociation pour aboutir à des solutions dans les années qui viennent, et en tout cas avant la fin des pourparlers. «Quand on lance un mouvement, il résout de lui-même des difficultés», estime un diplomate.
Hier soir, les diplomates français s'efforçaient d'effacer l'impression que les décisions du Conseil européen étaient négociées avec le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, présent à Bruxelles. Jacques Chirac, contrairement à plusieurs de ses homologues, s'est ainsi abstenu de le rencontrer. «C'est à la Turquie de s'adapter à l'Europe, pas l'inverse», disait-on dans la délégation française. Reste à en convaincre les Français. L'effort pédagogique ne fait que commencer. |