Turquie : halte au jeu des faux-semblants Matthias WISSMANN * Le Figaro - 17/12/2004 Le débat ces dernières semaines s'est davantage focalisé sur les capacités et difficultés de la Turquie à rejoindre l'Union européenne que sur les capacités de l'Union à l'intégrer. On a beaucoup évoqué la possible déception des Turcs, si le sommet européen devait opposer une fin de non-recevoir à leur pays. Le jour de ce sommet, l'on est en droit de juger de l'ouverture des négociations avec la Turquie du point de vue de l'Union européenne, de son opinion publique et de ses ambitions.
Une décision aussi fondamentale que l'ouverture de négociations avec la Turquie requiert en principe l'adhésion des peuples européens. L'intégration de la Turquie à l'UE risquerait en effet de bouleverser profondément cet ensemble, de le distendre, le diluer et même le déstabiliser. Plutôt que de spéculer sur des déceptions turques, nous serions bien inspirés de prendre en considération les réticences d'une grande partie de l'opinion publique européenne – en tout cas en France et en Allemagne – vis-à-vis de négociations avec la Turquie.
Ne serait-il pas temps enfin de marquer le terme d'un jeu de faux semblants et parler le langage de la franchise et du respect, au peuple turc comme aux Européens ? Léguer aux successeurs politiques la tâche de prendre une décision définitive sur la Turquie dans une dizaine d'années, au terme de négociations âpres et difficiles, n'est pas faire preuve de vision et de courage politiques, ni à l'égard de nos amis turcs, ni à l'égard de notre opinion publique. A cet égard, les députés du Parlement européen se sont largement prononcés en faveur de l'ouverture de négociations. Mais combien d'entre eux sont véritablement en faveur de l'adhésion ?
L'Union à 25, et bientôt à 28 avec la Bulgarie, la Roumanie, voire la Croatie, sans oublier les républiques de l'ex-Yougoslavie ayant également vocation à l'adhésion, constitue un ensemble cohérent, empreint de valeurs et d'une histoire communes, issues de l'héritage gréco-latin dans toutes ses composantes. Elle est le fruit des jalons posés par les pères fondateurs il y a bientôt cinquante ans, et le résultat de la fin de la partition de l'Europe due à la guerre froide. Elle est aujourd'hui confrontée à un triple défi : ratifier la Constitution européenne, gage de son identité, intégrer pleinement les dix nouveaux membres tout en achevant les négociations avec les pays candidats de l'Europe du Sud-Est.
L'intégration de la Turquie ne se situe ni dans la logique de l'élargissement de l'UE, dépassant ses limites géographiques – mais aussi structurelles –, ni dans la logique de son approfondissement. Si l'UE aspire à devenir une «Union politique», elle ne peut s'aventurer sur le chemin périlleux d'une adhésion de la Turquie. Ce serait briser l'élan de l'Union politique, tout en donnant de l'élan à la politique du noyau dur européen. A ceux qui rétorquent qu'il faut tenir l'engagement d'intégration fait à la Turquie dans les années 60, l'on peut répondre que tel est l'objectif en lui proposant un partenariat privilégié, car il s'agissait alors tout au plus d'une intégration dans les structures du Marché commun.
Les chefs d'Etat et de gouvernement sont appelés à faire preuve de responsabilité politique en mentionnant dans les conclusions du Conseil européen que les négociations avec la Turquie sont un processus ouvert, en particulier à des options autres que l'adhésion. Est-il possible d'exclure en effet à ce stade que la Turquie ne soit un jour dépassée par des exigences de réforme trop ambitieuses, ou même que l'UE ne soit en proie à des difficultés telles qu'un élargissement soit impensable sans qu'elle ne sombre dans le chaos ? La Maison européenne reste ouverte, mais comme toute maison elle doit garder des fondations stables sur lesquelles reposent ses piliers.
Un partenariat privilégié ne signifie pas l'exclusion mais l'inclusion. Fondé sur un approfondissement de l'accord d'association avec Ankara, il implique le soutien de l'UE à la consolidation de la démocratisation en Turquie, le renforcement des relations économiques par l'extension du libre-échange aux services et produits agricoles non transformés, par la suppression des barrières commerciales sur le textile, mais aussi à moyen terme la libéralisation des flux de capitaux. Il signifie également une association étroite, voire à terme complète, de la Turquie au processus décisionnel européen en matière de politique étrangère et de sécurité commune, mais aussi de défense commune et, enfin, le renforcement de la coopération culturelle et scientifique.
Le partenariat privilégié serait une option pour la Turquie et jetterait également les bases d'une nouvelle politique de l'UE à l'égard des pays voisins qu'elle n'est pas capable ou désireuse d'intégrer. L'Ukraine, la Moldavie, la Biélorussie, sont des candidats potentiels. La Russie ne l'est pas pour l'instant. Mais Israël pourrait être également tenté. Quant au Maroc, il a déjà frappé à la porte. Développer une géométrie variable de l'intégration européenne, avec la Turquie au coeur de ce système, est la garantie pour ces Etats de bénéficier du soutien politique, économique et financier de l'UE ; c'est aussi pour les Européens la possibilité d'exporter la stabilité dans la périphérie de l'UE et au-delà, tout en continuant à construire une Europe puissance durablement pacifique. Préserver l'Union européenne dans ses frontières géographiques, historiques et culturelles, mais aussi dans les limites de ses capacités de fonctionnement, contribuerait sans aucun doute à renforcer sa stabilité et son ancrage institutionnel, et permettrait aux Européens de mieux s'identifier à l'intégration européenne. Au contraire, la poursuite chimérique et inconsidérée d'un élargissement en tant que fin en soi ne ferait qu'aggraver encore davantage un sentiment de rejet des institutions européennes, en fin de compte du projet européen. * Président de la commission des affaires de l'Union européenne du Bundestag allemand ; ancien ministre ; membre de la CDU-CSU. |