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A TA TURQUIE, Association socio-culturelle

EUROPE - TURQUIE

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L'Europe vue de la Turquie

Le Monde - 16/12/2004

 

L'intégralité du débat avec Nicole Pope, correspondante du "Monde" en Turquie, jeudi 16 décembre de15 à 16 heures.
Clovis : Cela fait 40 ans que la Turquie veut rentrer dans l' UE, mais 90 ans que les Arméniens ont subi un génocide ... Pourquoi devrions-nous accepter que ce pays rentre dans l'UE, s'il n'est pas capable de faire son devoir d'histoire ?

Nicole Pope : C'est un problème qui revient sur le tapis régulièrement. Il a été notamment soulevé par la France récemment et il a causé des incidents diplomatiques avec de nombreux pays au cours des années passées. La Turquie reconnaît que des massacres ont été commis mais elle rejette la notion d'un génocide organisé. La question relève-t-elle de l'UE ? Ces événements ont eu lieu avant l'avènement de la Turquie moderne, durant la période de l'empire Ottoman.

lokoum : Quelle sera la position de la Turquie si on lui demande de reconnaître le génocide pour entrer dans l'UE ?

Nicole Pope : Je ne pense pas que c'est une condition que la Turquie accepterait. Elle a indiqué clairement qu'elle voulait les mêmes conditions que les autres candidats.

ISLAM ET LAÏCITÉ

Dimtas : Est-ce que vous pensez qu'un pays qui fait partie de la Conférence islamique peut être qualifié de laïque ?

Nicole Pope : Oui, absolument. La laïcité est une séparation des pouvoirs entre la mosquée et l'Etat. Les Turcs sont musulmans, leur Etat ne l'est pas.

Michel : Les religieux musulmans sont-ils favorables à l'adhésion de la Turquie à l'UE ?

Nicole Pope : Il faut d'abord définir la notion de religieux. Une majorité des Turcs sont musulmans, beaucoup sont pieux et pratiquants, mais cela ne les empêche pas d'être tournés vers l'Occident. Seuls les radicaux, qui sont numériquement très faibles, sont opposés à l'entrée dans l'UE.

Sam : Que se passera-t-il si un gouvernement islamiste radical est démocratiquement élu en Turquie ? Les négociations s'arrêteront-elles ?

Nicole Pope : Je ne pense pas que l'élection d'un gouvernement islamiste radical en Turquie soit possible, les islamistes radicaux y étant largement minoritaires.

Michel : N'y a-t-il pas un risque que des islamistes perçoivent l'adhésion à l'Europe comme une menace et poursuivent les attentats pour déstabiliser le gouvernement ?

Nicole Pope : Je crois qu'aujourd'hui les attentats sont possibles dans n'importe quel pays. Ce risque existe peut-être en Turquie, mais les radicaux sont très marginaux et les autorités, qui ont procédé à de nombreuses arrestations à la suite des attentats de novembre 2003, restent vigilantes.

QUESTIONS DE SOCIÉTÉ

Michel : Les Turcs ont-ils envie de changer leur société pour adhérer à l'Europe ?

Nicole Pope : Les sondages indiquent que 75 % des Turcs sont en faveur de l'adhésion à l'UE. Au cours des deux ou trois dernières années, le système politique, les lois et la société ont déjà subi des changements considérables. La Turquie va encore devoir changer beaucoup, et cela va inévitablement être difficile. Mais je pense que les Turcs veulent en effet une stabilité politique et la prospérité économique que l'entrée dans l'UE va apporter.

Klem : On parle peu des effets négatifs que pourrait avoir l'adhésion pour certains Turcs, qu'en pensez-vous ? Qui va y gagner et qui va y perdre en Turquie ?

Nicole Pope : Personnellement, je pense qu'il y aura surtout des effets positifs, car l'entrée dans l'UE va accélérer le mouvement de réformes, qui est nécessaire. La Turquie, qui a stagné pendant de longues années, connaît maintenant un véritable mouvement vers le changement qui prend de l'ampleur. Il y a évidemment de nombreuses résistances au sein du système, au sein de la bureaucratie, qui perd de l'importance alors que la société civile est en train de s'organiser. C'est une bonne chose pour le pays mais cela va inévitablement créer des résistances au sein de l'administration.

Fred : Que pense la population turque de l'avortement, de la pilule, de l'homosexualité... En bref, des libertés sexuelles et des droits individuels ?

Nicole Pope : La Turquie, surtout dans les régions rurales, est une société encore très patriarcale. Dans les grandes villes, en revanche, la population vit de plus en plus selon des normes européennes. L'avortement est légal en Turquie, de même que la contraception. L'homosexualité était jusqu'à récemment peu discutée, mais les choses sont en train de changer. Des groupes d'homosexuels se sont organisés, des bars gays existent maintenant dans les grandes villes, et le nouveau code pénal, adopté récemment dans le cadre des réformes pour l'Union européenne, et qui entrera en vigueur le 1er avril 2005, offre une plus grande protection des libertés sexuelles et des droits individuels. Notamment les droits des femmes.

Klem : Les agriculteurs turcs ont-ils raison de souhaiter l'adhésion ?

Nicole Pope : L'agriculture sera sans aucun doute un des volets les plus touchés par les réformes. Jusqu'à présent, ce n'est pas un domaine qui a suffisamment changé. Une réforme du système agricole est à l'agenda depuis plusieurs années, mais jusqu'à présent, les autorités ne se sont pas encore attaquées de front à ce dossier.

Fgh : Qu'en est-il de l'évolution de la position d'Ankara vis-à-vis des Kurdes ?

Nicole Pope : La position d'Ankara évolue, mais lentement. Depuis la fin des combats en 1999, la situation s'est normalisée dans le Sud-Est anatolien, mais beaucoup reste à faire. Des droits limités ont été accordés, notamment pour l'ouverture de cours de kurde et pour les émissions radio et télévisées en kurde, mais cela reste insuffisant. Les Kurdes de Turquie espèrent que l'entrée dans l'UE créera un environnement qui permettra au gouvernement d'aller plus loin. Il faut également des investissements importants pour créer des emplois dans cette région, qui demeure l'une des plus pauvres de Turquie.

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE

Patrice : L'armée et les colons turcs (non les turco-chypriotes) quitteront-ils le nord de Chypre comme le Parlement européen l'a demandé ?

Nicole Pope : Le gouvernement turc a clairement indiqué qu'il n'accepterait pas que la reconnaissance de Chypre soit une pré-condition au début des négociations d'adhésion. Mais il a opéré, au début de cette année, un revirement de politique très important : il a soutenu la réunification de l'île selon les termes du plan Annan (secrétaire général de l'ONU), et il a encouragé les Chypriotes turcs à approuver ce plan. Ce qu'ils ont fait lors d'un référendum le 24 avril, à la différence des Chypriotes grecs. Le gouvernement turc, qui a fait face à une forte opposition nationaliste au sein de la Turquie lorsqu'il a défendu la réunification de l'île, estime qu'il ne peut pas faire de démarches supplémentaires tant qu'une solution durable n'a pas été trouvée. La présence de l'armée turque étant incluse dans le plan Annan, la Turquie s'en tient pour l'instant à cette position. Mais il est très possible que de nouvelles négociations aient lieu une fois que l'Union européenne aura donné son feu vert à la Turquie.

Fred : Ankara s'est-elle réellement réconciliée avec la Grèce ? Et avec les Balkans ?

Nicole Pope : Oui, je pense que les relations avec la Grèce sont bonnes dans l'ensemble. Il y a évidemment des points de tension, notamment Chypre. Mais les deux pays ont maintenant établi un bon dialogue, et la Grèce s'est d'ailleurs montrée très coopérative et soutient le début des négociations avec l'Union européenne. En tant que voisins, les deux pays ont beaucoup à gagner en coopérant, notamment au niveau des échanges commerciaux et du tourisme.

Sam : La Turquie est-elle atlantiste ? L'adhésion à l'UE changera-t-elle sa politique étrangère ?

Nicole Pope : La Turquie a depuis très longtemps des relations très proches avec les Etats-Unis et les membres de l'OTAN. Mais je pense qu'il est faux de voir la Turquie, comme certains l'ont suggéré, comme un "cheval de Troie" américain au sein de l'UE. Il ne faut pas oublier que le 1er mars 2003, le Parlement turc a refusé d'autoriser les Etats-Unis à ouvrir un second front contre l'Irak, au nord du pays, en passant par la Turquie. Washington et Ankara ont de nombreux intérêts en commun, mais ils ont aussi des différends. La Turquie est notamment critique à l'égard de la politique américaine en Irak et au Proche-Orient.

L'INFLUENCE DE L'ARMÉE

Claire_1 : Quid du pouvoir de l'armée ?

Nicole Pope : L'armée reste évidemment une institution très importante en Turquie. L'érosion de son pouvoir est un processus lent, qui s'effectue de façon graduelle. Les réformes introduites au cours des deux dernières années ont notamment supprimé le rôle exécutif du Conseil national de sécurité, l'institution par le biais de laquelle l'armée influençait le cours des décisions politiques en Turquie. Le Conseil national de sécurité a aujourd'hui un pouvoir consultatif, et son secrétaire général est désormais un civil. La présence à la tête de l'état-major d'un général très modéré et ouvert aux réformes a permis à ces changements légaux d'être introduits sans créer trop de tensions entre l'armée et le gouvernement et au sein de la société.

Alfa : Ne pensez-vous pas que l'un des objectifs poursuivis par le parti islamiste AKP au pouvoir, par l'entrée de la Turquie dans l'UE, est d'affaiblir le rôle de l'armée, garante de l'Etat laïque, afin d'accroître son propre pouvoir ?

Nicole Pope : Personnellement, je pense qu'il est faux de penser que seule l'armée est garante de l'Etat laïque en Turquie. La laïcité de la Turquie est défendue par la majorité des Turcs, même par les Turcs qui sont musulmans pratiquants. En fait, la société civile défend la laïcité. D'ailleurs, les lois et les réformes qui sont introduites par ce gouvernement, si elles affaiblissent en effet le rôle de l'armée au sein de la société, renforcent par contre considérablement le pouvoir de la société civile.

Clovis : Comment lutter contre la corruption en Turquie ?

Nicole Pope : Je pense que la lutte contre la corruption nécessite beaucoup de détermination de la part des autorités, et nécessite également un système judiciaire qui travaille de façon efficace et rapide. Certaines réformes ont déjà été introduites et la corruption est clairement en baisse en Turquie. Mais il reste encore beaucoup à faire, et surtout une réforme des institutions judiciaires.

LES RAPPORTS AVEC L'EUROPE

Marie : Est-ce que les Turcs aiment l'Europe pour ses valeurs et sa culture ? Ou seulement pour les avantages attendus ?

Nicole Pope : Les Turcs se sentent proches de l'Europe. Cela ne date pas que de l'accord d'association de 1963, mais remonte beaucoup plus loin. L'occidentalisation de la Turquie a en fait débuté vers le milieu du XIXe siècle, et s'est confirmée avec l'avènement de la République en 1923 et avec les réformes fondamentales introduites par Atatürk. Donc la Turquie a des aspirations européennes depuis très longtemps.
Au niveau des avantages, elle espère évidemment développer son économie, mais ce n'est pas seulement sur le soutien financier de l'UE elle-même qu'elle compte, mais plutôt sur le facteur de stabilité politique et de visibilité à long terme que l'Union va apporter, permettant des investissements à plus long terme.

Fgh : Comment réagissent les Turcs au débat qui a lieu en Europe au sujet de l'adhésion de leur pays ?

Nicole Pope : Les Turcs sont quelque peu frustrés. Ils ont l'impression d'avoir fourni des efforts énormes, et ils comprennent mal pourquoi de nouvelles conditions sont posées, ou pourquoi de nouveaux obstacles sont placés sur leur route. Les intellectuels turcs, très francophiles, sont particulièrement amers et déçus par le ton du débat en France.

Camélia : Pensez-vous que l'intervention de Jacques Chirac hier soir a fait évoluer l'opinion et la mentalité des Français sur ce sujet ?

Nicole Pope : Jacques Chirac a rappelé qu'il était important de lancer les pourparlers avec la Turquie, mais a aussi souligné que les Français auront le dernier mot. N'oublions surtout pas que la Turquie qui entrera dans l'Union européenne n'est pas la Turquie d'aujourd'hui. De même que l'Union européenne dans laquelle elle entrera n'est pas l'UE telle que nous la connaissons. Les négociations prendront dix à quinze ans et on observera une évolution très importante du côté de la Turquie, et également des changements au niveau de l'UE. En l'espace de deux ans, la Turquie a accompli des réformes spectaculaires et il y a un véritable mouvement, qui devrait continuer pour autant qu'Ankara reçoive le feu vert.

La société turque, en ce moment, est en pleine ébullition. Et je pense qu'une grande partie des craintes exprimées par les Français au cours du débat ces derniers mois auront disparu lorsque le moment viendra de voter dans le cadre d'un référendum. La société turque est une société très jeune, et je crois qu'il ne faut pas sous-estimer sa capacité de changement.

Chat modéré par Claire Ané et Eric Nunès.

     

 

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