La Turquie, frein à l'Europe politique ? Nicole GNESOTTO * Le Figaro - 16/12/2004 Parmi toutes les questions ouvertes par la candidature turque, il en est une plus particulièrement chère au débat français : l'entrée de la Turquie dans l'Union sonnera-t-elle le glas ou le renouveau de l'Europe politique ?
Traditionnellement, une fois scellée la réconciliation de l'après-guerre, le projet politique européen s'était identifié avec l'édification d'une Europe acteur global, capable d'agir à l'unisson et de façonner le système international à partir de son énorme puissance économique et financière. Finalité de long terme, nourrie de l'ambition d'une politique étrangère et de défense commune, cette vision s'opposait à l'option d'une Europe essentiellement marchande, grande zone de libre-échange sur laquelle continueraient de prospérer les puissances nationales et la primauté du lien transatlantique. La tension entre ces deux projets ne fut jamais résolue, même si la Constitution européenne comme la stratégie européenne de sécurité postulent toutes deux la nécessité pour l'Union d'un rôle international majeur.
Depuis quelques années, cette ambition d'une Europe politique semblait toutefois remise en question par une série de développements intérieurs ou externes à l'Union. Bien avant de devenir effectif, l'élargissement à vinq-cinq fut d'une part considéré dans certains cercles comme sonnant le glas définitif de l'approfondissement politique de l'Union. Le facteur américain intervint d'autre part, en 2003, comme un élément majeur de division politique des États-membres, semblant reléguer aux calendes grecques l'idée d'une influence collective de l'Union sur les grandes questions de sécurité internationale. Enfin, la question turque, relayée depuis peu par celle de l'Ukraine, a rouvert le débat sur la finalité politique ultime de la construction européenne.
Pour les partisans de l'adhésion turque, et peut-être un jour ukrainienne, l'objectif politique prioritaire ne concernerait plus l'affirmation de l'Union sur la scène internationale mais l'aide à la démocratisation accélérée de ses voisins. La finalité ne serait plus l'intégration politique intérieure mais l'européanisation de l'extérieur, non plus l'affirmation de soi mais le sauvetage délibéré des autres : la Turquie de ses tentations islamistes, l'Ukraine de l'ombre portée de la Russie. Non plus l'Union comme objectif, mais la démocratie comme horizon.
A l'inverse, les adversaires de ces futures intégrations le sont au nom d'une certaine idée de l'Europe politique, d'un objectif de cohésion intérieure et d'identité collective que l'expansion indéfinie de l'Union risque, à leurs yeux, d'enterrer à jamais. Les premiers se déterminent en fonction d'une urgence de solidarité avec la périphérie de l'Union, les seconds en fonction du futur politique virtuel de la construction européenne.
Or ce moment de plus grand doute quant à l'avenir politique de l'Union est aussi, paradoxalement, celui d'une affirmation politique majeure des Européens sur la scène internationale. Presque tranquillement, presque à leur insu, les Vingt-Cinq sont en effet en train d'affirmer et de mettre en oeuvre un modèle proprement européen de gestion des crises et de pacification internationale. Qu'il s'agisse de l'Iran, des Balkans, de l'Ukraine, c'est en effet l'Union qui est montée en première ligne de responsabilité, sous des formes aussi variées que celle du trio franco-allemand-britannique d'une part, de la collectivité des Vingt-Cinq de l'autre, ou de la médiation pilotée par Javier Solana enfin. Vis-à-vis des risques de prolifération iranienne, la stratégie européenne représente sans aucun doute une alternative aux tentations américaines d'intervention, mais tel n'est pas le cas des Balkans (où le leadership de l'Union a pris naturellement le relais de l'OTAN suite au désengagement progressif des États-Unis) et encore moins de l'Ukraine, où la médiation européenne résulte avant tout d'un voisinage incontournable.
Dans ces trois cas, sans parler du continent africain ou des pays méditerranéens associés à l'Union dans le cadre du processus de Barcelone, l'Union européenne joue désormais son propre rôle politique, avec une autonomie de vision et d'objectifs dont même les plus fervents partisans de la vieille Europe politique n'auraient naguère osé rêver.
Il ne fait guère de doute que la question turque représente à terme l'un des défis historiques majeurs de la construction européenne. Toutefois, au regard des chemins imprévus que prend aujourd'hui la montée en puissance politique de l'Union, l'attachement aux modèles théoriques censés permettre la construction un jour d'une Europe politique mériterait d'être relativisé. Quitte à prendre le risque d'affirmer la compatibilité entre ces deux projets, celui de l'intégration démocratique des autres et celui de l'intégration politique de l'Union elle-même. * Directrice de l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne. |