«On ne peut accepter tout ce que veut l'Europe» Marc SEMO Libération - 16/12/2004 Au-dessus du bureau trône l'incontournable portrait de Mustapha Kemal Atatürk, une toile presque abstraite qui tranche avec les habituelles représentations officielles du père de la Turquie moderne. Le général Tuncer Kilinç, depuis peu à la retraite, est un homme raffiné. Comme la plupart de ses pairs les «pachas» comme on les appelle en Turquie , il s'affiche partisan de l'Europe. Il n'empêche que les militaires ont fixé leurs lignes rouges face à ce qu'ils estiment être les risques de démantèlement du pays ou de remise en cause de la laïcité. «L'Union européenne a voulu diminuer le poids de l'armée pour que les gens soient plus responsables, et nous soutenons ce processus, car la démocratie a mûri», assure-t-il. Mais il souligne aussi que «s'il faut un jour choisir entre la survie de la République et l'UE, le peuple saura décider de ce qui est le plus important». La réponse, pour lui, ne fait aucun doute. «Protéger le pays». Jusqu'à l'été dernier, ce général de l'armée de terre était secrétaire général du tout-puissant Conseil national de sécurité (MGK), organe institutionnalisant le rôle politique de l'armée, gardienne de la République. Désormais, c'est un civil qui occupe ce poste, comme le prévoyait la réforme soutenue par Bruxelles et mise en oeuvre par le gouvernement Erdogan, issu du mouvement islamiste. Les civils sont aujourd'hui largement majoritaires dans cette instance où, à côté des responsables des forces armées, siègent le président de la République, le Premier ministre et les principaux ministres. Les compétences de l'armée ont été rognées notamment en matière de sécurité intérieure. «Mais cela ne change pas grand-chose, car la Constitution attribue clairement à l'armée le rôle de protéger le pays à l'extérieur comme à l'intérieur», relativise Tuncer Kilinç. Pilier du flanc sud-est de l'Otan, honnie ou regardée avec méfiance par les militants kurdes, les islamistes ou les libéraux, l'armée garde tout son prestige aux yeux d'une bonne partie de l'opinion. «Le peuple a confiance en l'armée, car il sait que les militaires pensent d'abord à l'intérêt général du pays et voient les dangers qui le guettent, à la différence des politiques, trop souvent obnubilés par des intérêts partisans», assure l'ex-général. Par trois fois en 1960, en 1971 et en 1980 les militaires, estimant la République en danger, ont pris le pouvoir à Ankara. «Mais l'armée a compris que le pays a changé de catégorie», soulignent les diplomates. Sa dernière intervention, en février 1997 pour chasser du pouvoir le Premier ministre islamiste Necmettin Erbakan fut ce que les Turcs qualifièrent de coup d'Etat «postmoderne». Aucun déploiement de troupes mais de l'intimidation et un appui à la mobilisation de la société civile laïque contre le gouvernement. Question kurde. La dynamique européenne inquiète pourtant certains militaires. «Pour cuire une grenouille, il faut la mettre dans l'eau froide, puis chauffer à petit feu afin d'endormir son système nerveux et éviter qu'elle ne saute hors de la casserole : c'est la méthode qu'utilisent l'AKP (le parti au pouvoir, ndlr) et l'UE pour la Turquie», affirme l'un d'eux. La majorité de l'armée appuie le processus d'adhésion, tout en soulignant les limites. «L'UE veut des choses que nous ne pouvons accepter. Nous sommes favorables aux droits culturels des minorités, mais pas à des droits collectifs qui institutionnaliseraient une séparation ethnique et prépareraient un démantèlement de la Turquie», explique Tuncer Kilinç. Il pense en premier lieu aux Kurdes, qui représentent plus du cinquième de la population. Les militaires craignent que la question kurde ne soit ravivée par le chaos irakien et l'indépendance de fait du Kurdistan d'Irak. L'ex-secrétaire général du MGK tient à rappeler qu'Ankara compte garder les mains libres : «En cas de problème à nos frontières mettant en cause la sécurité nationale, nous n'attendrons aucun feu vert de quiconque. Les pays de l'UE aussi pensent d'abord à leur intérêt propre, comme l'a montré récemment la France en Côte-d'Ivoire...» |