Turquie : le «oui, si» de Jacques Chirac A. F. Le Figaro - 16/12/2004 Hier, sur TF1, Jacques Chirac s'est prononcé en faveur de l'adhésion de la Turquie à condition qu'elle remplisse «la totalité des conditions qui s'imposent à tout candidat à notre union», a-t-il indiqué. Il fallait à tout prix parler. User de pédagogie pour expliquer pourquoi la France, malgré une opinion publique majoritairement hostile, va se prononcer aujourd'hui, lors du Conseil européen de Bruxelles, en faveur de l'ouverture de négociations d'adhésion avec la Turquie. Hier, sur TF 1, dans une interview de 19 minutes enregistrée en fin de matinée, à l'Elysée, le chef de l'Etat s'est donc efforcé de rassurer les Français, sans pour autant changer de cap sur le fond. Interviewé par Patrick Poivre d'Arvor, le président de la République a exposé les raisons pour lesquelles la France et l'Europe doivent oeuvrer pour l'intégration de ce pays qui a toujours été «à la recherche d'un choix entre l'Asie et l'Europe» et qui devrait pour notre intérêt «pencher vers l'Europe». Après le fameux «oui mais» de Valéry Giscard d'Estaing et, plus récemment, le «non sauf si» exprimé par Laurent Fabius, Jacques Chirac a plaidé, lui, pour un «oui si». «Est-ce que l'Europe et notamment la France ont ou non intérêt à ce que la Turquie les rejoigne ? Ma réponse est oui si. Oui, si la Turquie remplit la totalité des conditions qui s'imposent à tout candidat à notre union», a-t-il indiqué en citant notamment les progrès à «consolider» en matière de démocratie, de droits de l'homme, de liberté religieuse ou d'égalité hommes-femmes.
Estimant que la France et l'Europe avaient «intérêt» à voir la Turquie intégrée à l'Europe, le président a poursuivi : «Il est évident que, sur le plan de la sécurité, de la stabilité, de la paix, avoir avec nous ce grand ensemble, à nos portes aujourd'hui, est tout à fait positif. L'avoir rejeté représenterait certainement un risque d'instabilité, d'insécurité à nos frontières qu'il faut, sans aucun doute éviter.»
Afin de rassurer des Français inquiets face à cette perspective d'entrée d'Ankara, le chef de l'Etat a déclaré que «négociation, cela ne veut pas dire adhésion. Cela veut dire que la Turquie devra encore faire des efforts considérables, qui vont durer dix, quinze, vingt ans». Il a également beaucoup insisté sur le fait que les négociations se déroulent «d'Etat à Etat» et a indiqué que chaque pays, y compris la France, a le droit de «tout arrêter», de «décider que ça ne marche pas et bloquer la totalité des négociations».
Le président de la République a surtout rappelé à deux reprises «que, en toute hypothèse (...), les Français gardent le dernier mot dans cette affaire», puisqu'ils seront consultés par référendum au terme des négociations, à l'horizon d'une quinzaine d'années. Interrogé sur la reconnaissance par la Turquie du génocide arménien, il a souhaité que ce pays fasse «un travail de mémoire».
Le chef de l'Etat a par ailleurs refusé fermement l'hypothèse d'un «partenariat privilégié», pourtant souhaitée par Alain Juppé, puis Nicolas Sarkozy, au nom de l'UMP. «Demander à un pays, comme la Turquie, un grand pays riche d'une longue histoire, de faire des efforts aussi considérables pour arriver à un résultat aléatoire ou partiel, ce n'est évidemment pas raisonnable.» Il a également réfuté l'argument religieux utilisé par certains pour refuser l'entrée de la Turquie : «Nous avons tout à y perdre, à commencer par la dignité.»
Enfin, soucieux de ne pas lier la question turque à la ratification de la Constitution européenne, le président de la République n'a donné aucune indication sur la date à laquelle aurait lieu le référendum sur le traité de Bruxelles. Souhaitant que les Français répondent «oui» au référendum sur le traité constitutionnel, pour garder son rôle de «moteur de la construction européenne», Jacques Chirac a cependant émis le désir que cette «réponse importante à une question importante» ne soit pas «assumée dans un contexte politique avec des préoccupations qui n'ont rien à voir». |