Jacques Chirac défend sur TF1 sa position sur l'adhésion de la Turquie Béatrice Gurrey Le Monde - 16/12/2004 A la veille du Conseil européen qui doit décider, vendredi 17 décembre, l'ouverture des négociations sur l'entrée d'Ankara dans l'Union européenne, le chef de l'Etat devait rappeler aux Français qu'ils seront consultés par référendum au terme du processus. Opération pédagogique : en intervenant, mercredi 15 décembre, sur TF1, à la veille du Conseil européen de Bruxelles sur l'ouverture des négociations entre l'Union européenne et la Turquie, Jacques Chirac espère convaincre l'opinion, à défaut de persuader son camp. Le souci du chef de l'Etat est double : favorable à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, il est très isolé dans sa propre famille politique. Et il craint de voir monter le camp du "non" à la Constitution européenne, qui doit être adoptée par référendum, à la faveur de la question turque. M. Chirac devait donc s'appliquer, une fois de plus, à tenter de découpler l'affaire turque de l'adoption du traité européen, en posant clairement les enjeux de ce qui doit se passer à Bruxelles les 16 et 17 décembre. Il s'est déjà expliqué à plusieurs reprises, sur les raisons pour lesquelles il est favorable à l'adhésion, mais devrait y revenir. Il devrait rappeler que des négociations ne valent pas adhésion, que l'échéance est encore lointaine et qu'enfin, les Français auront à se prononcer eux-mêmes par un vote populaire sur cette question. Pour accréditer la thèse que l'ouverture de négociations ne signifie pas obligatoirement, à terme, une adhésion de la Turquie, comme l'assure notamment le président de l'UDF, François Bayrou, M. Chirac devrait enfin évoquer l'hypothèse d'un échec de ces pourparlers. Il souhaite que la décision des Vingt-cinq à Bruxelles fasse allusion à l'obligation de trouver une autre voie si les négociations ne pouvaient aboutir. A l'Elysée on évoque le terme de "lien fort", assurant qu'un accord est sur le point d'être trouvé entre partenaires européens. M. Chirac se refuse en revanche à évoquer l'idée d'un "partenariat privilégié" avec la Turquie, défendue notamment par Valéry Giscard d'Estaing et une partie de la droite. Recep Tayyip Erdogan, le premier ministre turc, y est résolument hostile, comme il l'a déclaré dans un entretien au Monde ainsi qu'à plusieurs autres journaux européens. La plupart des partenaires européens de la France n'y sont pas favorables non plus. M. Chirac se trouve donc "coincé" entre les exigences de la politique intérieure et les pressions de la politique internationale. Ses conseillers et ses proches, qui s'étaient réjouis comme lui-même du "oui" des militants du Parti socialiste à la Constitution européenne, restent très attentifs à la montée du "Cartel des non". Les souverainistes, les opposants au traité de Maastricht en 1992, les milieux ruraux opposés aux réformes de la PAC, s'appuient aussi sur le "non" à l'entrée de la Turquie, analysent-ils. "Chirac est obsédé par le oui. Il est prêt à faire beaucoup pour qu'il l'emporte. Ce sera le moment fort du quinquennat", estime un ministre proche du chef de l'Etat. Dans l'opération de déminage et de découplage des deux questions, Turquie et Constitution, à laquelle M. Chirac se livre, il faut compter aussi avec l'affaire du génocide arménien, évoquée, dimanche 12 décembre par Patrick Devedjian, ministre délégué à l'industrie et lui-même d'origine arménienne. Comme le PS, ce partisan de Nicolas Sarkozy fait de la reconnaissance du génocide un préalable à l'ouverture des négociations. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, qui avait d'abord évoqué une " tragédie", terminologie employée par la Turquie, a répondu, mardi, à l'Assemblée nationale, à une question de M. Bayrou : " nous poserons toutes les questions, notamment celle du génocide arménien, notamment celle de Chypre", au long des négociations qu'il a, par avance, qualifiées de "longues et difficiles". "Je n'oublie pas, a ajouté M. Barnier, que votre assemblée a qualifié à l'unanimité cette tragédie de génocide" par une loi votée en janvier 2001. Mais il a précisé que Paris ne faisait pas de la reconnaissance du génocide un préalable à l'ouverture de négociations. A l'Elysée, on fait valoir que l'une des conditions de l'entrée d'un nouveau pays dans l'Union est d'entretenir des relations de bon voisinage. "N'entrent dans l'Europe que des pays réconciliés avec eux-mêmes et qui ont fait un travail de mémoire" soulignent les conseillers du chef de l'Etat. Tout à sa volonté de ne pas confondre les enjeux turcs et ceux de la Constitution, M. Chirac devrait se refuser à donner encore une date pour le référendum. Le seul calendrier désormais fixé est celui de la révision constitutionnelle, préalable obligatoire avant la consultation populaire. Le projet de loi modifiant la Constitution sera examiné à l'Assemblée nationale du 25 au 27 janvier 2005. Ce texte, comportant trois articles, devrait être présenté en janvier en conseil des ministres. Après son passage à l'Assemblée nationale, il sera soumis au Sénat avant d'être adopté par le Parlement réuni en Congrès à Versailles. |