Les partisans de l'adhésion veulent favoriser le dialogue avec l'islam Thomas Ferenczi Le Monde - 15/12/2004 "Ce serait une erreur profonde de croire que les Arabes se sentiront représentés par les Turcs", réplique Jean-Louis Bourlanges. Bruxelles de notre bureau européen Au moment où l'Union européenne s'apprête à donner son feu vert à l'ouverture de négociations avec la Turquie, l'un des principaux arguments avancés par les partisans de l'adhésion est d'ordre géostratégique. En accueillant un pays dont la grande majorité de la population est musulmane, font-ils valoir, l'Union démontrerait sa volonté de refuser le "choc des civilisations" entre l'Occident et le monde islamique, annoncé par le politologue américain Samuel Huntington. Elle se donnerait aussi les moyens d'intervenir dans les conflits régionaux avec plus d'efficacité et de légitimité. Une étude d'impact commandée par la Commission, qui évalue à la fois les "avantages" et les "défis" que représenterait pour la politique étrangère de l'Union l'adhésion de la Turquie, confirme cette analyse, quoique de façon nuancée. Selon ses conclusions, "l'inclusion de la Turquie dans le processus d'intégration européenne donnerait clairement au monde musulman la preuve que ses croyances religieuses sont compatibles avec les valeurs de l'UE". Elle pourrait également "contribuer à stabiliser la zone de conflits qu'est le Moyen-Orient". Mais en même temps, "elle ferait entrer l'UE en contact plus direct avec les difficiles problèmes politiques et de sécurité de la région". AUX PORTES DU MOYEN-ORIENT Les frontières de l'Union s'étendraient en effet jusqu'au Caucase du Sud (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan), ainsi qu'à la Syrie, l'Iran et l'Irak. La Commission souligne que les Etats de l'Union et la Turquie ont "des intérêts considérables dans ces régions". Ces intérêts, ajoute-t-elle, "convergent à bien des égards" mais "diffèrent aussi dans certains cas". Ainsi la Turquie, selon le document, hésite-t-elle à s'aligner sur la position de l'UE lorsque sont en jeu des questions concernant son voisinage géographique, les droits de l'homme et l'évolution de la situation dans les pays musulmans. Sans méconnaître les incertitudes qui pèsent sur l'avenir de la politique turque, ceux qui souhaitent l'entrée de la Turquie invitent l'Union à se saisir de cet "atout", selon l'expression de l'eurodéputé socialiste français Harlem Désir. L'Europe se distinguerait ainsi des Etats-Unis, qui ne perçoivent le monde islamique, affirme M. Désir, que sous l'angle de la peur et des menaces, et apporterait la démonstration que la "guerre des civilisations" n'est pas inéluctable. Elle renforcerait aussi la stabilité de la région. "Ce n'est pas en créant des Etats-tampons qu'on résout les crises", souligne-t-il. L'ancien ministre Pierre Moscovici, vice-président socialiste du Parlement européen, affirme que l'argument géostratégique est décisif dans son soutien à l'adhésion, plus que les arguments historiques, géographiques ou culturels, qu'il juge sujets à caution. L'entrée de la Turquie est "un élément de rapprochement avec le monde musulman". C'est, dit-il, "une carte supplémentaire à jouer" dans le "dialogue des civilisations", c'est aussi une manière de contribuer à "l'Europe-puissance" que les socialistes appellent de leurs vœux. "Je préfère une Turquie démocratique et laïque qui joint ses efforts aux nôtres, conclut-il, à une Turquie qui se trouverait renvoyée à l'alternative entre un islam radical et un pouvoir militaire." UN "CLUB COLONIAL" Tout le monde n'est pas convaincu par ce raisonnement. L'entrée de la Turquie dans l'Union européenne changera-t-elle les relations entre l'Europe et le monde arabo-musulman ? "Voilà l'idée la plus bête que j'aie jamais entendue", répond, provocateur, l'eurodéputé français Jean-Louis Bourlanges, UDF, résolument hostile à l'ouverture des négociations. M. Bourlanges rappelle que les relations entre les Turcs et les Arabes n'ont jamais été bonnes. "Ce serait une erreur profonde de croire que les Arabes se sentiront représentés par les Turcs, ajoute-t-il. Au contraire, ils vont se sentir exclus, non plus pour des raisons religieuses, mais pour des raisons ethniques." Avec l'entrée des Turcs, l'Europe prouvera certes qu'elle n'est pas un "club chrétien", poursuit l'eurodéputé, mais elle deviendra un "club colonial", puisqu'elle accueillera tous les anciens colonisateurs du monde arabe. L'Union n'y gagnera-t-elle pas en puissance ? Sans doute, indique M. Bourlanges, si on conçoit la puissance comme une "accumulation de populations et de PNB", mais cette vision est fausse : la force de l'Europe ne peut venir que de sa cohérence, et l'entrée de la Turquie la mettrait à mal. Directeur adjoint de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste de la Turquie, Didier Billion reconnaît que celle-ci nourrit plusieurs contentieux avec ses voisins, notamment avec l'Irak et la Syrie, et qu'à l'inverse elle entretient les meilleures relations avec Israël. Il estime que les relations entre la Turquie et les pays arabes sont marquées par une "méconnaissance mutuelle". Mais il note aussi un réchauffement des relations avec la Syrie et l'apparition de tensions avec Israël. Il souligne que le nouveau secrétaire général de l'Organisation de la conférence islamique, Ekmeleddin Ihsanoglu, est turc. Il pense que les Turcs se réinsèrent dans leur environnement arabo-islamique. A ceux qui s'inquiètent de l'instabilité des futurs voisins de l'Union, il répond lui aussi que si celle-ci veut peser sur ces pays, elle ne peut trouver meilleur allié que la Turquie. |