Turquie : un blocage sans fondement Ahmet INSEL * et Didier BILLION ** Le Figaro - 14/12/2004 «Plus nous nous approchons de l'Union européenne, plus l'Europe s'éloigne de nous !» Telle est l'opinion que partage aujourd'hui l'immense majorité des citoyens turcs. Ce sentiment n'est pas un mouvement d'humeur passager, elle est fondée sur l'avalanche de positions exprimées ces derniers mois contre la perspective de l'adhésion de la Turquie, en France, en Autriche, au Pays-Bas, en Allemagne, au Danemark et qui semblent vouloir dresser une barrière infranchissable sur la base d'une différence culturelle entre l'UE et la Turquie. Par rapport aux engagements clairement formulés par les Conseils européens d'Helsinki (1999) et de Copenhague (2002), il s'agit d'une modification radicale des termes du débat alors même que la Turquie, selon les termes du rapport de la Commission européenne du 6 octobre dernier, remplit manifestement les critères préalablement exigés pour commencer les négociations en vue de l'adhésion.
Du point de vue de la société turque, il est édifiant de constater que le front du refus est animé par les composantes du Parti populaire européen, plus particulièrement par la mouvance démocrate-chrétienne et les mouvements du catholicisme militant ainsi, par ailleurs, que par les extrêmes droites xénophobes. Il n'est pas difficile de conclure à la réalisation de l'oracle de Huntington sur le «choc des civilisations». Relever la présence de certains porte-parole socialistes ou sociaux-démocrates dans ce front du refus ne fait qu'exacerber le trouble ressenti.
Les arguments de ceux qui s'opposent à l'idée même de l'adhésion de la Turquie, comme l'a clairement exprimé Nicolas Sarkozy lors du récent congrès de l'UMP, s'appuient sur une conception essentialiste de l'Union européenne. En effet, quand dans le débat on parvient à infirmer les principaux arguments «techniques» portant par exemple sur la géographie, la démographie, l'économie, les institutions, etc., qui sont évoqués pour démontrer les difficultés, voire l'impossibilité d'envisager à terme l'adhésion de la Turquie, il reste toujours un argument de fond dont l'évocation prétend clore le débat : la Turquie n'est pas européenne ! Les Turcs ne sont pas européens et ne peuvent le devenir parce qu'ils ne font pas partie de l'histoire et de la culture européennes. Bref, les Turcs n'ont pas l'âme européenne.
Que les Turcs ne soient pas européens au sens d'une conception étroitement culturaliste dont certains se font les hérauts est éventuellement indiscutable. Mais ils n'avaient pas plus cette âme en 1963 au moment de la signature de l'accord d'association, ni en 1999 ou 2002 quand les engagements d'adhésion ont été pris. Mettre en avant cet argument essentialiste maintenant, alors que la Turquie a rempli l'essentiel des conditions en vue de commencer les négociations d'adhésion, ne peut être perçu par les Turcs que comme une immense hypocrisie. Ou alors, et c'est encore pire, comme la révélation de la face cachée de l'Europe. Ce que sont censés partager les Finnois et les Portugais, les Estoniens et les Grecs, et dans l'avenir les Croates, et que ne peuvent pas partager ni aujourd'hui ni dans un lointain avenir les Turcs, c'est en effet la chrétienté.
C'est donc de l'identité de l'Union européenne dont nous discutons aujourd'hui à travers le cas turc. En excluant de facto toute perspective d'adhésion de la Turquie, l'Union européenne resterait un club chrétien et s'enfermerait, fût-ce à son corps défendant, dans une conception culturaliste de la citoyenneté contradictoire avec une conception laïque et ouverte de celle-ci.
Facteur aggravant, si cette discussion a subitement pris, depuis deux ans, une tournure particulière en France, c'est aussi parce que celle-ci s'interroge sur sa place réelle au sein de cette nouvelle Europe. Elle constate avec inquiétude qu'après avoir été la soeur aînée, elle devient désormais une des soeurs cadettes de l'Union européenne ; qu'avec 25 membres on ne peut plus fonctionner comme à 6 ou même à 15. Face à la perte de sa position centrale au sein de l'Europe, moult responsables politiques de la France, républicaine et laïque, veulent conjurer le sort en présentant la Turquie comme le fossoyeur du projet européen.
Ces dirigeants politiques, en instrumentalisant la question de la Turquie pour de mesquins calculs électoralistes, montrent une fois de plus leur incapacité à se hisser au niveau de leurs responsabilités en traçant une vision d'avenir constructive et mobilisatrice pour leur pays et l'Union européenne. La médiocre qualité de ceux qui préfèrent entretenir ce qu'ils supposent être les angoisses générées par la construction européenne n'est manifestement pas à la hauteur des enjeux.
Il existe bien sûr une approche différente de l'élargissement qui s'alimente d'une autre conception de l'Europe. C'est l'Europe des valeurs démocratiques, des droits de l'homme, d'une conception de l'économie et de la société plus solidaire et plus juste, d'une Union européenne édifiée par des citoyens à partir de valeurs universelles, loin de considérations culturalistes étriquées. Les réformes qui ont été réalisées depuis plusieurs années en Turquie témoignent de la puissance de cette Europe-là. Ceux qui défendent cette vision de l'Union européenne savent que la victoire des partisans du non à la Turquie va non seulement signifier un démenti cinglant sur le caractère universel des valeurs défendues par l'Europe en construction mais risque aussi de la conduire vers les eaux troubles des conflits identitaires. C'est pourquoi la question de la place de la Turquie dans l'Union européenne est fondamentale en ce sens qu'elle va profondément marquer l'identité à venir de l'Europe. Le débat concernant l'adhésion turque se doit d'être digne et dépassionné parce qu'il porte sur l'avenir de l'Union européenne et sur sa place dans le monde futur. * Professeur aux universités de Galatasaray (Istanbul) et de Paris-I. ** Directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). |