L'indéfectible soutien de Washington à l'adhésion de la Turquie Washington : de notre correspondant Philippe Gélie Le Figaro - 14/12/2004 Le communiqué de félicitations est déjà prêt. Il a été publié il y a deux ans, lorsque le sommet de Copenhague avait promis de se prononcer sur une date pour l'ouverture de négociations avec la Turquie en décembre 2004. «C'est une décision visionnaire des dirigeants européens», avait alors applaudi la Maison-Blanche.
Depuis, la guerre en Irak a bouleversé les termes de la vieille alliance stratégique entre les Etats-Unis et la Turquie. Pourtant, s'il est un sujet sur lequel le soutien de Washington n'a pas varié, c'est l'adhésion d'Ankara à l'Union européenne. La semaine dernière, ignorant les appels à la discrétion, le secrétaire d'Etat, Colin Powell, a enfoncé le clou : «C'est aux Européens d'en décider, mais il me semble que la Turquie a bien travaillé» pour remplir les critères de candidature. «Je réagirai positivement si l'Union arrive le 17 décembre à la même conclusion.»
Les précautions de langage tiennent compte de la passe d'armes entre George W. Bush et Jacques Chirac lors du sommet de l'Otan à Istanbul, en juin dernier. Le président français avait tancé son homologue pour être «allé sur un terrain qui n'est pas le sien». Le lendemain, le chef de la Maison-Blanche mettait les choses au point : «L'Amérique estime qu'en tant que puissance européenne la Turquie appartient à l'Union. Ce rêve peut être réalisé par cette génération de Turcs. Il prouvera que l'Europe n'est pas le club exclusif d'une seule religion.»
Son analyse n'a pas de détracteur à Washington. Bill Clinton estime aussi que «l'adhésion de la Turquie serait (...) un coup porté à l'islamisme et, pour l'Europe, une formidable ouverture sur le Proche-Orient». Les Administrations successives ont fait valoir cette conviction auprès de leurs alliés européens les plus fidèles, alignés derrière la Grande-Bretagne pour ouvrir les portes de l'Union à Ankara. Pourtant, la permanence du discours masque un renversement des motivations américaines : aujourd'hui, l'idéologie supplante la stratégie.
Pendant plus d'un demi-siècle, les deux pays ont soutenu leurs intérêts réciproques sans faillir. La Turquie, membre de l'Otan depuis 1952, fut un allié crucial durant la guerre froide, dans la crise des Balkans et pour contenir Saddam Hussein après la première guerre du Golfe. En retour, Washington lui a octroyé plus de 25 milliards de dollars d'aide civile et militaire, l'a soutenue face au FMI et à l'UE, a appuyé ses revendications sur la défense européenne et ménagé son rôle dans la relation énergétique avec la Caspienne. Mais la guerre en Irak a fait voler en éclats l'illusion d'une alliance indispensable. Au terme d'un épisode mal géré par les deux pays, le Parlement turc a refusé le passage des troupes américaines sur son territoire.
Or, contrairement à ce qui s'est passé avec l'Europe, la relation américano-turque s'en est relevée quasi indemne : «L'ironie est que les deux camps s'en portent mieux, note Philip Gordon, de la Brookings Institution à Washington. Les Etats-Unis n'ont pas à payer des milliards de dollars de compensation, ni à gérer la présence problématique de troupes turques au nord de l'Irak. Côté turc, le vote du Parlement a donné une preuve de démocratie et d'indépendance. Les Français et les Allemands auront plus de mal à prétendre qu'Ankara est trop pro-américain.»
Aujourd'hui, l'intérêt de Washington est d'abord démonstratif. Dans la «guerre globale» contre le terrorisme, la valeur d'exemple d'une Turquie réformée et démocratique est jugée cruciale. Erigée en modèle à suivre pour le Proche-Orient, elle prouverait la valeur universelle de la démocratie, sa compatibilité avec l'islam et, selon l'expression de George W. Bush, «exposerait le choc des civilisations comme un mythe dépassé». |