L'opinion européenne divisée Alain Barluet Le Figaro - 13/12/2004 Notre sondage Ifop/Le Figaro impose un premier constat : en France et en Allemagne – les deux piliers de la construction européenne –, les opinions publiques sont majoritairement opposées à l'entrée de la Turquie dans l'UE. C'est le cas dans l'Hexagone pour 67% des personnes interrogées tandis que 32% y sont favorables. Outre-Rhin, 55% des Allemands sont contre l'adhésion de la Turquie et 33% pour. En revanche, les Britanniques (41% pour ; 30% contre), les Italiens (49%/24%) et surtout les Espagnols (65%/18%) envisagent positivement l'accueil de la Turquie.
«Cela évoque un clivage entre «nouveaux» et «anciens» Européens, les premiers, comme l'Espagne, se montrant plus prompts à accepter de nouveaux membres», souligne Jérôme Fourquet, directeur d'études à l'Ifop. «On voit aussi que dans les pays où le débat sur la Turquie s'est davantage développé, comme en France et en Allemagne, l'opinion s'est plus fortement constituée en faveur du non», poursuit-il. «En revanche, en Italie et en Grande-Bretagne, où le débat n'occupe pas le devant de la scène, bon nombre de personnes ne se prononcent pas (NDLR : 27% et 29%, contre seulement 1% en France et 12% en Allemagne) et cette situation profite au camp du «oui»», ajoute-t-il.
Deuxième constat : le sondage révèle des attitudes dissemblables d'un pays à l'autre. Sur la question turque, les Européens se prononcent différemment et pour des raisons différentes. «On ne peut pas parler d'opinion publique homogène, les clivages varient selon le pays», relève Jérôme Fourquet. Ce qui n'exclut pas certaines lignes de fractures communes.
Ainsi, on peut dire que le «oui à la Turquie dans l'Europe» est davantage porté par les jeunes et les catégories socioprofessionnelles «supérieures» (diplômés, cadres, professions libérales...), où le sentiment européen est traditionnellement plus marqué. Ainsi, en Grande-Bretagne, 52% des moins de 35 ans sont favorables à l'adhésion d'Ankara. Mais le «oui» n'atteint que 37% chez les Britanniques de plus de 35 ans. En Italie, les classes «supérieures» disent «oui» à 66% ; les ouvriers à 47%.
La zone d'habitation est un autre clivage commun aux différents pays. C'est dans les grandes agglomérations que l'on est le plus favorable à l'entrée de la Turquie dans l'Europe. En France, le «oui» (32% au total) monte à 42% en région parisienne. En Grande-Bretagne, les Londoniens sont favorables à 46% (contre 41% dans l'ensemble du pays).
Pour se déterminer sur la Turquie, les Européens invoquent, en partie, les mêmes arguments. En partie seulement, car leur choix est également dicté par des spécificités nationales. En faveur du «oui», on relève que «la Turquie a déjà fait beaucoup d'efforts pour se moderniser» (facteur cité en premier lieu par les Français), qu'«elle fait partie géographiquement de l'Europe» (privilégié par les Italiens et les Espagnols) et qu'«elle renforcera le poids de l'Europe dans le monde» (invoqué d'abord par les Allemands). L'argument selon lequel «l'influence de l'islamisme se renforcera si la Turquie ne rentre pas dans l'Europe» n'apparaît jamais prépondérant.
Parmi les arguments spécifiques, les Espagnols, par exemple, mettent tout particulièrement en avant les perspectives économiques offertes par l'entrée de la Turquie dans l'UE. Pour les Allemands, le fait qu'une forte communauté turque soit déjà présente dans le pays est un facteur poussé par le camp du «oui». Mais il ne lui permet pas d'avoir barre sur le «non».
En faveur du «non», trois arguments se détachent. D'abord, les droits de l'homme (premier argument cité en France et en Allemagne). Ensuite, les différences religieuses et culturelles qui préoccupent Français et Allemands mais qui constituent aussi le premier facteur de refus en Grande-Bretagne et en Italie. Ces divergences culturelles et religieuses sont à la base du «non» de droite. Enfin, la condition de la femme, un argument auquel sont particulièrement sensibles les Européennes, notamment en Allemagne. Là encore, des raisons particulières sont invoquées, d'un pays à l'autre, pour fermer la porte à la Turquie : les Italiens (pourtant favorables à 49%) soulignent le risque d'une hausse de l'immigration turque. Les Britanniques, eux, laissent transparaître leurs penchants anti-européens : 16% d'entre eux motivent leur opposition à l'entrée de la Turquie dans l'UE en jugeant que celle-ci compte déjà trop de membres... |