Et le projet de l'Europe ? Michel Schifres Le Figaro - 13/12/2004 Il faudra à Jacques Chirac beaucoup de persuasion et un grand sens de la pédagogie pour que ses convictions d'homme d'Etat – favorables à l'entrée de la Turquie dans l'Europe – soient à l'unisson de ses devoirs de chef d'Etat – être le garant de l'unité nationale. Pour l'heure, une forte majorité – deux Français sur trois – est loin de ses positions: elle ne veut pas que les Turcs rejoignent les Européens pour former une communauté. Ils sont les plus rétifs des principaux peuples du Vieux Continent. Même l'hostilité de l'Allemagne, l'autre pilier de la construction européenne, est moins prononcée alors que les Anglais, les Italiens et les Espagnols font un choix opposé. Sans doute les Britanniques témoignent-ils, par leur décision, de la solidarité anglo-américaine, et ne doivent-ils pas être mécontents, comme toujours, de ce qui peut freiner l'unité européenne. Quant aux Italiens et aux Espagnols, la Turquie fait, selon eux, géographiquement partie de l'Europe. Le sondage du «Figaro» est une nouvelle pièce dans un dossier déjà lourd où les partisans et les opposants nourrissent un débat de qualité. Il contient aussi des éléments prometteurs pour la politique du président de la République. Constater que, en dépit de leur non, une majorité des personnes interrogées est favorable à l'ouverture de négociations avec Ankara ou découvrir qu'une autre ne sera pas influencée par cette affaire lors de son vote sur la Constitution européenne doit le satisfaire. Il peut espérer que le temps fera son œuvre et que sa capacité de convaincre pourra transformer l'opinion des Français. D'autant que ceux-ci ne veulent pas refermer leur porte et que le dossier de la Constitution n'est guère empoisonné par la question turque. Celle-ci demeure pourtant au centre des préoccupations, et pas seulement parce que le Parlement européen puis le Conseil s'emparent de sa demande cette semaine. Il est d'ailleurs frappant de constater, au niveau des instances de la Communauté, que le problème est quasi uniquement vu par rapport à la Turquie. On se départage par rapport à elle, on discutaille pour savoir si sa géographie et son histoire sont européennes, on examine ses progrès, on dissèque ses réponses aux critères imposés, on imagine les conséquences économiques et sociales de son entrée, on jauge le poids de sa population, on trace les nouvelles frontières qu'on redoute ou qu'on attend. Il va de soi que ces problématiques sont au cœur du sujet. Elles n'en sont pas pour autant le véritable sujet: la nature de l'Europe. Qu'est-ce que celle-ci veut mettre précisément dans son projet? Car il s'agit, maintenant comme naguère, de le définir, de le clarifier, de l'organiser, d'autant que l'élargissement récent a encore accentué le trouble, aussi bien celui des esprits que celui du contenu de l'idée européenne. On ne saurait se satisfaire d'une permanente fuite en avant, passerait-elle aujourd'hui par la Turquie et, demain, par d'autres solliciteurs. |