Les députés se montrent tièdes face à la Turquie Le Monde - 15/10/2004 Le Parlement français a débattu jeudi de la candidature turque à l'Union européenne (UE), dans un contexte de profondes divisions entre le président Jacques Chirac et la droite parlementaire. La majorité des intervenants, y compris le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, qui a ouvert les débats, ont souligné que la Turquie n'était pas prête à entrer dans l'Union européenne. Le débat sans vote sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne (UE) a débuté jeudi 14 octobre à 15 heures à l'Assemblée nationale par une intervention d'une vingtaine de minutes du chef du gouvernement, Jean-Pierre Raffarin. Le premier ministre français a déclaré que la demande d'adhésion d'Ankara à l'Union européenne n'était "pas illégitime". D'autant que "la question fait légitimement débat. Ce débat n'est pas nouveau puisqu'il a été ouvert il y a quarante-cinq ans, le 31 juillet 1959, quand la Turquie a formulé sa première demande aux dirigeants du Marché commun de l'époque", a-t-il déclaré. "L'espoir du peuple turc doit aussi être pris en considération pour que les forces de progrès qui l'animent (...) ne soient pas désespérées. Mais ne mentons pas au peuple turc", a-t-il insisté. "Affirmons clairement que son adhésion à l'Union européenne n'est pas possible aujourd'hui, ni demain, ni dans les prochaines années", a-t-il ajouté. Car, à l'heure actuelle, des "risques" existent, notamment ceux cités par certains députés UMP, comme le déséquilibre démographique, la grandeur et la disparité de son territoire. Mais selon M. Raffarin, il faut laisser à la France le temps du débat et de la réflexion, afin que les Français s'aperçoivent des avantages de l'adhésion d'un pays "stable, moderne et démocratique", dans lequel les "prinicipes de la laïcité" suivent leur cours. De quoi, "peut-être" poser la Turquie comme "un modèle pour les pays qui l'entourent". Une idée partagée par Bernard Accoyer, le président du groupe UMP à l'Assemblée, qui a souligné l'esprit d'ouverture de l'UE, pour laquelle "aucune porte n'est fermée". En "tout état de cause", c'est "le peuple de France (qui) aura le dernier mot", a déclaré M. Raffarin. Pour l'heure, chaque chose en son temps. La nécessité, pour le premier ministre, est d'"accompagner la Turquie sur la voie des réformes", car "la Turquie change, (...) laissons-lui le temps". Autre nécessité, selon lui, "éviter un non sans discussion est prématuré". Et de conclure que l'ouverture, le 17 décembre, des débats à l'Union européenne sur l'adhésion de ce pays ne signifie en aucun cas son intégration d'emblée."Les débats seront complexes", a-t-il indiqué. Quand, à la fin de l'intervention de M. Raffarin, le président du groupe PS à l'Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault, prend la parole, il lance "je commencerai par un regret", celui de débattre "à la va-vite" alors que "depuis cinquante ans, la France a soutenu l'adhésion". Aussi, selon lui, les Turcs comprennent difficilement "un raidissement de l'allié européen". CONSENSUS AU PS Puis M. Ayrault a déclaré, comme l'avait fait précédemment M. Raffarin, que le 17 décembre ne correspond aucunement à l'adhésion effective de la Turquie. En réalité, la question qui se pose aujourd'hui est de savoir si les conditions à l'intégration du pays à l'UE sont réunies. S'il est vrai qu'Ankara a fait des efforts en ce sens (réforme de son code pénal, reconnaissance de la minorité kurde, suppression de la torture, etc.), les socialistes, par la voix de leur président à l'Assemblée, avouent que concrètement ces mesures ne se réalisent que très difficilement et que, clairement, les conditions à l'intégration ne sont pas réunies. M. Ayrault plaide pour l'adhésion turque à l'UE, car selon lui, cet élargissement équivaut à un enrichissement. Argument repris par la suite par Jean-Marie Le Guen, député socialiste de Paris, et par Noël Mamère (Gironde), qui a fait valoir la nécessité d'"un modèle européen multiculturel". Après un discours d'une vingtaine de minutes côté socialiste, le président de l'UDF, François Bayrou, est monté à son tour à la tribune pour déplorer "un débat à la diable, si possible à la sauvette, pour évacuer la question" de cette adhésion, avant de réaffirmer son refus de l'ouverture des débats le 17 décembre. RISQUE D'UNE "EUROPE DISPERSÉE" Selon lui, l'intégration de la Turquie donnerait naissance à une "Europe dispersée", notamment du fait de ses frontières avec des pays en crise tels que la Syrie, l'Irak et l'Iran, ou encore du fait des problèmes chypriote et arménien. Certes, il souligne l'argument d'un pont entre l'Orient et l'Occident où "l'islam peut trouver sa place", mais en estimant que cet argument est "fort, mais pas juste". M. Bayrou souligne, en effet, que les modèles euopéen et turc diffèrent totalement. La solution, comme l'a indiqué le président de la Commission européenne, le Portugais José Manuel Barroso, dans un entretien accordé au Monde (édition datée mercredi 22 septembre), serait que la Turquie se plie aux exigences européennes, mais pour le président de l'UDF il est impossible de "plier durablement deux cultures". "C'est comme un ressort", le risque étant de subir de plein fouet des problèmes d'intégrisme et de terrorisme, car "vous ne ferez pas changer le modèle turc", a lancé M. Bayrou à l'Assemblée. Par contre, et en guise de conclusion, il s'est déclaré favorable à un partenariat privilégié avec Ankara. Quant à Alain Bocquet, le président du groupe communiste et républicain, sa position est claire, c'est "non", et ses raisons en sont multiples et rejoignent la même idée : la Turquie ne répond pas aux exigences européennes. Et de citer plusieurs exemples. Si la minorité kurde a été certes reconnue elle "vit dans la partie la plus désertique" du pays. Puis il existe toujours un fossé entre Chypriotes turcs et Chypriotes grecs. Ensuite, "l'armée possède toujours un poid excessif" dans la vie politique du pays. Enfin, M. Bocquet a souligné, en citant un rapport d'Amnesty International, une ONG qui défend les droits de l'homme, que "la torture constitue toujours un problème grave". Pour autant, il a toutefois souligné que la Turquie a fait des "progrès indéniables". "FRONDE" DE L'UMP Les formations centriste et communiste ne sont pas les seules à s'opposer à cette candidature turque. Une dizaine de députés UMP, parmi lesquels Philippe Pemezec (Hauts-de-Seine), disent également leur désapprobation. Et de reprendre les problèmes cités précédemment en y ajoutant les difficultés économiques du pays, notamment la faiblesse du PNB (produit national brut) par habitant, et leurs répercussions sur le budget européen nécessaire à l'intégration. Enfin, quand Edouard Balladur, le président de la commission des affaires étrangères, prend la parole, c'est pour "dépassionner le débat" et pour réaffirmer sa désapprobation à l'entrée d'Ankara dans l'UE. Avec froideur, il met non pas en avant des arguments géopolitiques ou culturels, mais fait plutôt valoir des risques d'échelle. Selon lui, il est déjà difficile de réussir l'intégration des dix nouveaux pays membres et de faire fonctionner les institutions européennes à 25, et bientôt à 27 avec l'entrée en 2007 de la Roumanie et de la Bulgarie. Aussi l'adhésion de la Turquie ne ferait-elle qu'amplifier le problème. M. Balladur s'appuie d'ailleurs sur la réunification allemande pour donner plus de poid à son argumentation : 17 millions d'habitants en plus, et déjà l'intégration de la RDA à la RFA a été problématique. Alors que penser, selon lui, de l'adhésion de quelque "cent millions de Turcs", si l'on en croit les projections sur 2015, date à laquelle Ankara pourrait rejoindre l'UE ? |