«Les Turcs sont surpris par cette vague d’hostilité» Entretien réalisé par Hassane Zerrouky L'Humanité - 14/10/2004 Ahmet Insel, professeur à l’université Galatasaray à Istanbul, est animateur de la revue politique de gauche Birikims. Que pensez-vous du débat actuel en France sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, notamment de la manière dont le problème est posé ? Ahmet Insel. C’est une grande interrogation. La société turque est surprise de voir la France, qui apparaissait comme le pays politiquement, culturellement et socialement le plus proche, manifester une hostilité à son entrée dans l’UE. Je crois que c’est révélateur d’un profond malaise en France. On ne s’explique pas que la Turquie cristallise autant de peurs, politique, culturelle, religieuse, militaire et démographique. Je crois qu’au sein d’une partie de la société et de la classe politique française, il y a un mal et une peur d’Europe qui jouent. On a peur que la France ne soit plus « la soeur aînée » de l’Europe. En Espagne, pays catholique, un récent sondage indique que 56 % d’Espagnols sont favorables à l’adhésion de la Turquie. En Italie, on observe la même tendance. Et je pense que le refus d’une partie de la société française ne peut s’expliquer par des facteurs religieux, mais par la crainte de l’effritement de la grandeur de la France en Europe. Mais en même temps, on ne peut pas être dans l’UE et avoir une conception de l’Europe, dont le centre soit à Paris ou basée exclusivement sur l’axe franco-allemand... Quand Sarkozy objecte qu’on ne peut imaginer une Europe frontalière de l’Irak, qu’en pensez-vous ? Ahmet Insel. C’est un argument spécieux. On joue sur la peur. On l’utilise parce qu’il y a la crise irakienne. Or, en 1999, à Helsinki, la position officielle de la France était qu’il fallait que la Turquie soit dans l’UE pour que cette dernière soit en mesure d’avoir une capacité de mener une politique autonome au Proche et au Moyen-Orient. L’argument géo-politique milite en faveur de l’adhésion de la Turquie. En effet, si l’UE veut avoir un rôle dans la méditerranée orientale, si elle veut jouer un rôle dans l’espace Caucase - Moyen-Orient, il faut bien voir qu’aujourd’hui, elle ne dispose d’aucune prise sur ces régions stratégiques. Il y a certes l’OTAN, mais dans ce cas, l’UE sera soumise aux choix stratégiques de cette organisation qui est sous la coupe américaine et ne dispose d’aucune capacité politique, diplomatique et militaire automnes. Et que pensez-vous de ceux qui déclarent que l’adhésion de la Turquie va se traduire par une arrivée massive d’immigrés ? Ahmet Insel. C’est aussi un argument fallacieux. Les projections faites par les démographes clarifient trois choses. D’abord, si les comportements démographiques dans l’UE ne changent pas - il y a une baisse de la natalité - la Turquie aura 95 millions d’habitants en 2045. Ensuite, à l’horizon 2020, on estime un déficit de l’ordre de 10 millions de personnes sur le marché de l’emploi européen qui ne pourra pas être comblé par les adhésions de la Pologne, de la Roumanie et de la Bulgarie parce que leurs populations sont vieillissantes. Enfin, la rencontre d’économistes et de démographes européens, qui a eu lieu la semaine dernière à Istanbul, a démontré que la Turquie qui entrerait dans l’UE dans quinze ans, ne sera pas, économiquement parlant, la Turquie d’aujourd’hui. Son niveau de vie sera plus élevé et elle pourrait connaître une évolution semblable au Portugal qui est passé du stade de pays d’émigration à celui d’un pays d’immigration. Êtes-vous d’accord avec ceux qui à gauche en France estiment que les conditions d’adhésion de la Turquie ne sont pas réunies et avancent un certain nombre de préalables tels le respect des droits de l’homme, le règlement de la question chypriote et la reconnaissance du génocide arménien ? Ahmet Insel. Évidemment, car ces conditions ne sont pas réunies aujourd’hui. Mais cette adhésion n’aura pas lieu en 2005, mais au terme de dix ou quinze ansde négociations ! Il y aura des négociations longues sur les aspects économiques liés à l’harmonisation communautaire mais aussi, et je l’espère, concernant la dimension socio-politique qui doit inclure la question de Chypre, la reconnaissance du génocide arménien... Je suis pour qu’on en discute, mais pas sous forme d’un diktat. N’oublions pas qu’un pays comme la France vient à peine d’ouvrir les dossiers de son passé. Durant des années, la gauche européenne et en particulier les communistes, ont été à juste titre très critiques à l’égard de la Turquie en matière de non-respect des droits de l’homme. Ce qui ne l’empêche pas aujourd’hui d’être favorable à l’adhésion à l’UE, sauf une partie du PS français pour des raisons de conjoncture interne à la France. En revanche, durant trente ans, la droite européenne a été compréhensive à l’égard du régime turc pour des raisons géo-politiques. Alors que la Turquie a fait d’importants progrès en matière de respect des droits de l’homme et que, dans quelques années, elle aura atteint le niveau moyen de l’Europe en ce domaine, c’est le moment que choisit cette même droite pour dire non à l’entrée de la Turquie, « non à ces gens-là » ! C’est révélateur d’une position à tout le moins hypocrite. |