La fronde anti-Turquie grandit à l'UMP Sophie Huet Le Figaro - 08/10/2004 Une cinquantaine de députés UMP ont joint leurs voix à celles du président de l'UDF, François Bayrou, et du numéro deux du PS, Laurent Fabius, pour réclamer l'organisation d'un débat au Parlement, suivi d'un vote, sur la Turquie. Jean-Pierre Raffarin leur a répondu hier soir en promettant que «le débat aura lieu». «Il aura lieu au Parlement, il aura lieu dans le pays, il faut qu'il ait lieu», a-t-il affirmé, tout en précisant : «Mais je ne souhaite pas qu'on ouvre le débat par une fermeture.» En clair, le premier ministre ne veut pas d'un vote. Son entourage a ajouté hier que le débat «n'aurait pas lieu avant le 17 décembre», date à laquelle les chefs d'Etat et de gouvernement européens doivent se prononcer sur le processus d'adhésion de la Turquie. Ce qui n'empêche pas un grand nombre de députés de la majorité, François Bayrou en tête, de continuer de réclamer un débat avec vote avant cette réunion. La fronde a brusquement éclaté dans les rangs UMP. Mardi, lors de la séance des questions d'actualité à l'Assemblée, François Bayrou – une fois n'est pas coutume – est ostensiblement applaudi par des députés UMP et socialistes quand il réclame au gouvernement l'organisation d'un débat au Parlement, suivi d'un vote, sur la question turque, avant le 17 décembre. Parmi eux, le libéral Alain Madelin approuve sans réserve : «Bayrou a totalement raison. Jacques Chirac n'a manifestement pas mandat du peuple français pour dire oui à un processus qui entraînera l'adhésion de la Turquie à l'UE.» L'ancien président de DL ne cache pas sa colère : «L'UMP est massivement contre l'adhésion de la Turquie, l'UDF est contre, l'opinion publique est contre. Forcer la main aux Français ne serait pas démocratique.» Et Madelin de réclamer, avec un zeste de provocation, «un vote à bulletins secrets au sein du groupe UMP, pour décider si l'orateur, dans le débat, sera le porte-parole de l'Elysée ou le porte-parole de l'UMP».
Proche de Charles Pasqua, Philippe Pemezec, élu «souverainiste» des Hauts-de-Seine, s'active en coulisses. Il a constitué il y a quinze jours un groupe de réflexion d'une cinquantaine de députés UMP mobilisés contre l'adhésion de la Turquie à l'UE. Libéraux, gaullistes, centristes ou «souverainistes», tous réclament un débat, suivi d'un vote, au Parlement. Le député maire du Plessis-Robinson, qui a écrit hier à tous les sénateurs pour leur proposer de rejoindre son lobby anti-Turquie, a aussi demandé audience au chef de l'Etat. «Géographiquement, culturellement, la Turquie n'appartient pas au continent européen, et elle ne remplit pas les critères démocratiques en matière de droits de l'homme», dénonce Pemezec, qui, dit-il, «ira jusqu'au bout».
«Ami des Etats-Unis», comme il le rappelle, Axel Poniatowski est en désaccord avec l'Administration Bush, qui «défend des intérêts qui ne sont pas les nôtres, en cherchant à faire entrer la Turquie dans l'UE pour mieux diluer l'Europe». Attaché à «l'identité européenne», le député du Val-d'Oise ajoute que si on fait entrer la Turquie, «c'en est fini de l'Europe, il n'y aura plus de frontières. Pourquoi pas le Liban, les pays du Caucase, Israël et la Palestine ?»
Le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan réclame à la fois un vote au Parlement et un référendum sur la Turquie, qui selon lui devrait intervenir en même temps que le référendum sur le traité européen. «Chaque électeur français doit savoir ce que son député ou son sénateur a voté dans cet instant historique.»
L'incompréhension grandit donc à l'UMP à propos de l'attitude «ambiguë» de Jacques Chirac, et des députés de base sont décidés à se mobiliser. «Je suis contre les débats sans vote. C'est très formel, très hypocrite, et on n'entend que les discours officiels», explique Jérôme Rivière (Alpes-Maritimes), qui a été «très frustré par le débat sans vote sur l'Irak», organisé il y a un an et demi à l'Assemblée.
Dominique Paillé est sur la même ligne : il a écrit à ses collègues UMP pour leur proposer de réclamer un débat avec vote sur la Turquie en application de l'article 88-4 de la Constitution (voir ci-dessous). «Je ne partage pas du tout les thèses souverainistes de Philippe Pemezec, mais, dans un régime démocratique, il est impensable que le Parlement ne se saisisse pas de cette question. Ce serait trop grave», estime le député des Deux-Sèvres.
Il est encore difficile de savoir s'il s'agit d'une position minoritaire au sein du groupe UMP. Le président du groupe, Bernard Accoyer, s'est dit «favorable à débattre de toutes les questions qui tournent autour de l'Europe», mais il ne se prononce pas sur le vote. D'autres députés UMP, tel Pierre Méhaignerie, affirment ne pas vouloir «gêner les négociations internationales». Tout aussi réservé sur l'opportunité d'un vote au Parlement, le sarkozyste Christian Estrosi considère que l'engagement pris par le chef de l'Etat d'organiser un référendum avant tout nouvel élargissement de l'Europe «protège complètement les Français».
Quant au ministre chiraquien des Relations avec le Parlement, Henri Cuq, il a lâché hier, en petit comité : «Les députés UMP qui réclament un vote peuvent aller se faire cuire un oeuf ! Si on organise un vote, on sort de la Ve République.» A quoi François Bayrou a répondu dans la soirée : «Si les parlementaires de tous les bords le veulent, comme ils ont imposé le débat, ils imposeront le vote.» |