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EUROPE - TURQUIE

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Le grand rêve européen des Kurdes de Turquie

Thierry Oberlé
Le Figaro - 05/10/2004

 

La Commission européenne va recommander demain «d'ouvrir les négociations d'adhésion» de la Turquie à l'UE, mais souligner la nécessité d'un «mécanisme de contrôle» des engagements démocratiques d'Ankara, a déclaré lundi le commissaire européen Olli Rehn (Finlande). C'est la première fois qu'un membre de la Commission évoque ouvertement et aussi explicitement un tel feu vert de l'exécutif communautaire à l'ouverture de négociations d'adhésion de la Turquie à l'UE.

En ce vendredi, à l'heure précédant la prière, la salle des fêtes de la mairie de Diyarbakir s'est métamorphosée en chambre des doléances. Les bancs sont occupés par des hommes en pantalon bouffant et des femmes en foulard. Il y a dans l'assistance un vieil imam enturbanné, un vendeur de cigarettes handicapé, un estropié qui renifle et des veuves en larmes. Tous sollicitent un emploi. Mais, malgré sa cour, le maire ne fait pas de miracle. «La vérité est que je ne peux pas vous donner un travail à la mairie. 70% de vos concitoyens sont comme vous au chômage et la pauvreté n'est pas une honte», assure Osman Baydemir.

A la fin de la réunion, une paysanne s'agenouille pour lui baiser les pieds. A 36 ans, le jeune homme incarne l'avenir du Kurdistan turc, après vingt années de guerre civile. Ancien président de la ligue locale des droits de l'homme, il dirige depuis les dernières élections une municipalité acquise aux idées du Dehap, le parti des kurdes modérés.

La trêve décrétée et la fin des opérations militaires d'envergure assurent depuis 1999 un semblant de stabilité à la région. Soldats et gendarmes ont desserré l'étau sur la population. Les contrôles sont levés sur les routes. Grâce aux réformes engagées par Ankara pour satisfaire aux critères d'entrée dans l'Union européenne, les Kurdes ont acquis des droits nouveaux. Ils s'expriment en se libérant peu à peu d'une peur qu'ils avaient intériorisée. Mais l'économie va mal.

Les lettrés et les savants sont partis. Les paysans ont quitté leurs villages ravagés pour s'installer en masse dans la banlieue d'Istanbul, dans les grandes villes turques ou en Europe. Les réfugiés qui sont restés sur place végètent à l'extérieur des énormes murs de basalte noir de la citadelle de Diyarbakir. «Nos maux viennent de la longue succession d'erreurs politiques commises par le pouvoir central. Voilà pourquoi mes administrés quémandent. Grâce à l'Europe, il sera peut-être possible de renverser la tendance», explique dans son bureau Osman Baydemir.

L'Europe ? Le maire est pour. Comme, selon un sondage, 94% des Kurdes. Ancien avocat, Osman Baydemir plaide avec élan en faveur de l'intégration. «Nous offrons aux Européens un passé historique de 10 000 ans, la diversité des cultures, l'ouverture sur le Moyen-Orient. Notre région est une opportunité de territoires vierges et de richesses inexploitées. Nous allons vous donner Diyarbakir, la ville mystique aux vingt-six civilisations !», s'enthousiasme-t-il. Se sent-il européen ? La réponse coule de source : «Je crois comme vous en la démocratie pluraliste et aux droits de l'homme. Je crois que différentes cultures et ethnies peuvent vivre ensemble dans le cadre de l'Union européenne.»

En ville, certains bâtiments publics sont toujours couverts de l'affiche confectionnée pour la visite début septembre du commissaire européen Günter Verheugen. «Bienvenue dans la grande Europe. De Stockholm à La Valette, de Lisbonne à Diyarbakir», proclament-elles.

L'Europe paraît pourtant bien lointaine dans le salon de Cuma Yalçin, le chef de village de Saklat. D'une hospitalité tout orientale, l'hôte sert un repas à déguster avec les doigts sur un drap dressé à même le sol. Dehors, un troupeau de moutons passe, guidé par un kandal, un chien de garde du sud-est anatolien.

Les femmes sont à la maison, les hommes à la mosquée, qu'ils reconstruisent pierre par pierre. Leur malheur est venu de ce lieu de prière en septembre 1984 lorsque l'armée a balancé des roquettes sur l'édifice pour déloger dans la nuit un groupe du PKK. Le lendemain, les militaires ont donné l'ordre aux habitants de quitter le village sur-le-champ et ont rasé maison par maison la localité située un peu l'écart sur la route reliant Bingöl à Diyarbakir.

Rayé de la carte comme plus de 3 000 villages, Saklat a commencé à revivre au début des années 90 avec le retour des «gardiens de village», d'anciens habitants acceptant de collaborer avec les forces de sécurité. Cuma Yalçin raconte : «Leur chef se prenait pour Atatürk. Il a donné le tas de pierres qui était autrefois ma résidence. Puis à partir de 1993 une trentaine de familles ont eu le courage de rentrer. Maintenant la peur nous a quittés et j'ai été nommé chef.»

Saklat comptait 500 familles avant la guerre, contre 140 aujourd'hui. «Beaucoup de gens voudraient revenir mais ils n'ont pas les moyens de se construire un logement et d'acheter des vaches ou des moutons. Ils se sont adressés au juge pour obtenir des réparations de l'Etat. Une loi du retour est en place mais l'aide tarde à venir», poursuit Cuma Yalçin. A Saklat, la vie a repris son cours. Signe de normalisation, les querelles de famille se règlent à nouveau au fusil de chasse. La coutume a fait son premier mort voici quelques mois.

Ailleurs, en milieu rural, les traditions perpétuent le règne des aghas, ces seigneurs féodaux aux pouvoirs iniques régnant sur un clan. «Ces pratiques d'un autre âge qui sont décrites dans les romans de Yasar Kemal continuent malheureusement à exister», admet l'essayiste kurde Seyhmus Diken. «Elles survivent parce que la République a voulu maintenir le Sud-Est dans un état de sous-développement chronique», précise-t-il. Chroniqueur à Radikal et à Birgün, deux quotidiens turcs, Seyhmus Diken indique les raisons historiques pour lesquelles la région fait partie, selon lui, de l'Europe : «Nous avons des églises avec des syriaques qui disent la messe en araméen, la langue de Jésus ; les Romains ont vécu ici. Le plan de la vieille ville de Diyarbakir est, selon les archéologues, typiquement romain ; la Mésopotamie est le berceau de la civilisation indo-européenne.»

Il oublie juste de signaler que les syriaques appartiennent à l'Eglise d'Orient et que les Romains colonisèrent aussi Carthage. Il vient alors à l'esprit une histoire orientale racontée par un exilé kurde pour expliquer le besoin d'Europe de sa communauté. Elle relate comment un pauvre mollah a obtenu une rente de son souverain. L'homme avait réussi à convaincre le sultan qu'il était capable d'apprendre à parler à son âne au bout de sept ans d'enseignement. Interrogé par un ami sur son audace, le religieux avait haussé les épaules : «Peut-être que dans sept ans le sultan sera mort ou peut-être ce sera moi ou alors l'âne.» «Les Kurdes ont vu passé beaucoup de civilisations et qui peut dire si dans quinze ans l'Europe existera toujours sous sa forme actuelle ?», avait commenté le conteur de la fable «du mollah, de l'âne et du sultan».

Les Kurdes attendent de l'Europe plus de liberté et la fin de l'emprise des militaires sur la vie politique. «La trêve décrétée par le PKK et le retour à la paix a ouvert la voie au rapprochement avec l'Europe. Même s'il reste beaucoup à faire, nous avons obtenu des lois pour la protection des droits de l'homme», estime Sezgin Tanrikulu, le bâtonnier de Diyarbakir. «Nous sommes d'abord turcs, nous vivons en Turquie et j'espère bientôt en Europe», résume-t-il. A terme, les Kurdes espèrent obtenir des droits culturels élargis et rêvent d'un statut d'autonomie comparable à celui de l'Ecosse ou de la Catalogne.

     

 

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