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Europe-Turquie, un choix sous pressions

Serge Marti
Le Monde - 05/10/2004

 

Le 6 octobre, la Commission de Bruxelles prendra officiellement position sur la candidature controversée d'Ankara à l'Union

Piège » ou « guêpier » pour ses détracteurs, « chance pour l'Europe » ou « main tendue à l'islam modéré » pour ses avocats, le « dossier turc » n'en finit pas d'agiter le monde politique et l'opinion publique. En France comme dans les vingt-quatre autres pays de l'Union, tous concernés par l'éventuelle arrivée de ce nouveau compagnon d'Europe. Sans oublier les Etats-Unis, bien décidés à maintenir avec Ankara les relations bilatérales issues de la guerre froide et de la politique d'endiguement de l'ex-Union soviétique.

C'est dire l'importance du rapport sur « les progrès de la Turquie vers l'adhésion » rédigé par le commissaire sortant à l'élargissement, Günter Verheugen, et qui doit être rendu public le 6 octobre en prévision du Conseil européen du 17 décembre, seul habilité à trancher un noeud gordien où s'emmêlent les fils politique, économique, culturel, religieux, et géostratégique d'un Orient compliqué.

Considérée comme une zone tampon entre l'Europe et l'espace turcophone, frontalière avec le monde arabe et voisine immédiate de l'ex-empire soviétique, la Turquie peuplée de près de 70 millions d'habitants - le pays le plus peuplé derrière l'Allemagne réunifiée - avait le choix de ses alliances régionales et historiques. Elle a opté pour un lien privilégié avec l'Europe occidentale et ce depuis la révolution kémaliste des années 1920 et les fondements d'une Turquie moderne rebâtie sur les décombres de l'Empire ottoman. Sa demande de rapprochement avec les pays qui, par vagues d'élargissement successives, ont constitué l'Union, est ancienne. Elle transcende le handicap d'un pays géographiquement limitrophe de l'Irak, de l'Iran et de la Syrie dont seulement 3 % des terres sont ancrées à la « Vieille Europe » mais qui ne peut escamoter le chiffon rouge constitué par une population à 98 % musulmane appelée à communier avec 454 millions d'Européens, pour la plupart de tradition chrétienne.

Pourtant, depuis un demi-siècle, ces deux mondes ont choisi de se rapprocher. Membre de l'OTAN depuis 1952, la Turquie qui a participé à la guerre de Corée aux côtés des Etats-Unis, a présenté dès 1959 sa demande d'adhésion à la Communauté économique européenne, devenue l'Union, et c'est en 1963 qu'a été signé « l'accord d'Ankara », anticipant une procédure d'adhésion non datée dans le temps. Cet accord d'association a été ultérieurement complété, en 1970, par un protocole additionnel et la Turquie a officiellement déposé sa candidature en 1987. Il a fallu attendre le Conseil européen d'Helsinki, en décembre 1999, pour que cette demande soit validée au même titre que celle des autres candidats qui ont intégré l'Union le 1er mai, sous réserve des critères dits de Copenhague, politiques, économiques et sociaux, considérés l'indispensable préalable à l'ouverture des négociations d'adhésion.

C'est cet état des lieux, d'abord établi par la Commission qui doit être présenté le 6 octobre et dont on commence à connaître la teneur. Beaucoup moins prudent que ne le sont les responsables politiques appelés à se prononcer en décembre, au regard d'une opinion publique hostile à l'entrée de ce pays dans l'Union, l'exécutif européen se dit, par la voix de son commissaire à l'élargissement et en dépit des réticences de certains de ses collègues, favorable à une adhésion à l'horizon 2015. Pour peu que d'autres progrès soient accomplis en matière de respect des droits de l'homme et qu'Ankara poursuive la mise à niveau de son économie par rapport à celle des Vingt-Cinq. Pour l'heure, la Turquie qui représente actuellement 15 % de la population de l'UE et seulement 2 % de son produit intérieur brut, avec un PIB par habitant quatre fois inférieur à celui de la moyenne des pays membres de l'UE, devra attendre « plusieurs décennies » avant d'espérer un réel rattrapage, estime le document. Pour y parvenir, Ankara pourra compter notamment sur 28 milliards d'euros par an, sous forme de concours européens, à partir du moment où elle aura intégré l'espace communautaire.

Même située à un horizon d'une dizaine d'années, cette manne sera la bienvenue pour un pays au bord du naufrage après la grave crise financière de février 2001, soumis à une perfusion massive de la part du Fonds monétaire international (FMI) et qui, depuis, a opéré un remarquable redressement de son économie, nourri par un bond des exportations (elles ont doublé au cours des quatre dernières années) et appuyé par une restructuration et une recapitalisation massive des banques turques. Mais la réforme du secteur bancaire a eu un coût très élevé - 47 milliards de dollars, soit l'équivalent de 20 % du PIB turc de 2003 - qui a alimenté d'autant la dette publique.

« Même si la Turquie se porte beaucoup mieux que par le passé, elle reste très vulnérable », estime Michael Deppler, directeur du département Europe du FMI dans le dernier bulletin de l'institution. « Sa dette, bien trop élevée pour une économie émergente, prélève aussi une part trop forte de l'épargne nationale nécessaire pour financer une économie en pleine croissance. » Il se félicite cependant des bons résultats enregistrés sur d'autres fronts, notamment dans la lutte contre l'inflation et au chapitre des réformes structurelles, accélérées depuis 2002. Un discours qui ne peut que satisfaire l'élite politique et économique turque, totalement pro-européenne, et que relaie à l'envi le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. Porté au pouvoir après la victoire électorale, en novembre 2002, du Parti de la justice et du développement (AKP), l'ancien maire d'Istanbul ne se veut « ni islamiste ni même islamique ». Tout au plus se définit-il comme « un conservateur moderne » inspiré par... le parti chrétien-démocrate allemand. Reste à en convaincre ses pairs européens.

     

 

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