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EUROPE - TURQUIE

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Turquie : quel avenir dans l’Union européenne ?

Propos recueillis par Allston Mitchell et Ekrem Eddy Güzeldere
Tiscali Europe - 19/07/2004

 

Entretien Tiscali Europe avec Ilter Turan, professeur à l’Université Bilgi d’Istanbul

Adhésion de la Turquie à l’UE, rôle de l’armée dans la Turquie contemporaine et attitude du gouvernement turc dans la guerre d’Irak, autant de sujets sur lesquels s’exprime le professeur Ilter Turan.

Tiscali Europe : Selon vous, quel sera l'avenir de la Turquie dans les 10 ou 15 prochaines années ? Pensez-vous que l'adhésion de la Turquie à l'UE soit courue d'avance ?

Ilter Turan : Dire que l'adhésion est "courue d'avance" serait excessif. Cela supposerait que l'UE continue d'exister dans sa forme actuelle. Quand j'imagine la Turquie dans les 15 prochaines années, ses ambitions et ses principales relations avec les autres pays seront orientées vers les membres de l'UE et vers l'UE elle-même. Bien entendu, la Turquie essaiera également d'améliorer ses relations avec d'autres pays, comme ses voisins du sud, la Russie et - à travers l'OTAN - les Etats-Unis. Mais je crois que les relations avec l'UE vont se développer plus intensément et peut-être finir par la mise en place d'un calendrier sur 15 ans en vue de l'adhésion.

Il y a un débat au sein de l'Union sur les limites de l'élargissement de l'UE et sur l'opportunité de l'adhésion d'un grand pays se trouvant aux confins de l'Europe, en l'occurrence la Turquie. Mais je pense que ces débats finiront par se dissiper et que l'adhésion de la Turquie apparaîtra de plus en plus indispensable pour de nombreuses raisons : les considérations économiques, la sécurité, le déficit démographique de l'UE, sa diversification et son enrichissement culturels.

On a parfois taxé l'Union européenne de "club chrétien", désireux de maintenir la Turquie en dehors de ses frontières pour des raisons purement religieuses. Qu'en pensez-vous ?

Evidemment, dire que l'Union européenne est un "club chrétien" manquerait cruellement de précision, mais il existe un débat, dans certaines parties de l'Union, sur la question de savoir si l'UE est une communauté chrétienne. De nos jours, il n'est pas particulièrement prudent de parler en termes religieux, alors on emploie des mots plus doux, comme "traditions" et "culture", et on affirme que la Turquie n'appartient pas à cette culture. C'est intéressant aujourd'hui car on surévalue les points communs qui existent à l'intérieur de ce soi-disant "monde chrétien" et les différences de ce dernier avec les mondes musulmans. Toute une série de pays ont une population majoritairement chrétienne mais présentant d'importantes différences entre eux. Quand on les examine de plus près, les arguments de la religion et de la culture ne sont plus valables. Il y a de grandes disparités entre les Chrétiens orientaux et occidentaux en termes d'organisation de la société. De grandes différences distinguent les Eglises orthodoxe et catholique, alors que de grandes similarités existent entre l'Islam et la chrétienté orientale. Par conséquent, il ne faut pas surévaluer cette unité chrétienne, d'autant plus que les Musulmans constituent le deuxième plus grand groupe religieux au sein de l'UE. Nous ne parlons pas d'un élément totalement étranger. La diversité des traditions religieuses est un atout pour l'Union européenne : cela ne lui portera pas atteinte, cela l'enrichira.

Le président Georges W. Bush a récemment estimé que la Turquie était un exemple de démocratie pour le monde musulman. Le débat sur la compatibilité de l'Islam avec la démocratie est-il présent en Turquie ? Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Tout d'abord, la démocratie turque progresse de manière constante ; par conséquent, l'argument qui consiste à dire qu'une certaine religion est incompatible avec la démocratie n'est pas très convaincant. En fait, puisque les religions monothéistes proposent leur propre version de la vérité et que cette vérité n'est pas négociable, on peut dire qu'aucune religion prise littéralement n'est compatible avec la démocratie.

Mais je crois que si l'on examine les sociétés qui manquent de démocratie - dont les populations sont fréquemment musulmanes, on trouve un certain nombre d'autres caractéristiques qui coexistent avec la religion, mais n'en dérivent pas nécessairement, comme par exemple les appartenances tribales. Dans le Nord de l'Irak, il y a deux grands partis kurdes, le Parti démocratique du Kurdistan de Barzani et l'Union patriotique du Kurdistan de Talabani. Un partisan de l'un de ces partis, déçu par les performances de celui-ci, voterait-il pour l'autre camp aux élections suivantes ? Non, car il ne soutiendrait pas une autre tribu. Si les gens ne peuvent modifier leurs préférences politiques parce que les autres organisations politiques ne sont pas des alternatives réelles, la condition même sur laquelle repose une démocratie est sévèrement endommagée. Vous retrouvez ce phénomène dans beaucoup d'Etats arabes.

Pour la Turquie, quels seront les principaux bénéfices d'une adhésion à l'UE ?

Il y aurait plusieurs avantages mais l'importance que les gens accordent à ces avantages dépend de ce qu'ils attendent de l'adhésion à l'UE. En termes de démocratie en Turquie, cela signifierait une consolidation et des améliorations dans l'application de la gouvernance démocratique. En ce qui concerne l'économie, l'adhésion resserrerait les liens de la Turquie avec un énorme bloc économique. Nous avons déjà une union douanière qui facilite le mouvement des marchandises mais, dans l'optique d'attirer davantage de capitaux, l'adhésion à l'UE apporterait certainement des améliorations. En premier lieu, la Turquie serait impliquée dans les processus de décision de l'UE. En ce moment, nous n'avons rien à dire dans l'élaboration de règles que nous finissons pourtant par devoir respecter par le jeu des interactions économiques ou, par exemple, dans le domaine de la sécurité.

En termes de sécurité, la Turquie deviendrait membre d'une communauté de sécurité en pleine croissance. Actuellement, la plus grande communauté de sécurité est l'OTAN car c'est un partenaire plus sûr que l'UE sur les questions de sécurité. Mais à l'avenir, l'Europe deviendra inévitablement une communauté plus forte et la Turquie voudra certainement en faire partie. Enfin, et ce n'est pas l'aspect le moins important, l'UE devrait accorder à la Turquie un certain soutien économique dans le cadre de ses efforts pour réduire les différences régionales de richesse entre les pays et les régions. Certains problèmes actuels pourraient être plus facilement résolus grâce à une coopération plus étroite. Comme dans le cas de Chypre, par exemple.

Quand la presse occidentale parle de la politique en Turquie, elle évoque le rôle de l'armée tantôt comme une force mystérieuse, tantôt comme un garant de la stabilité politique. Comment définiriez-vous le rôle de l'armée dans la Turquie contemporaine ? Est-il aussi important que par le passé ?

Je pense qu'il y a des raisons historiques et pratiques qui expliquent le rôle plus important de l'armée en Turquie que dans d'autres pays. Il faut rappeler que la transformation de la Turquie, à savoir la modernisation de la société turque, a commencé dans le domaine militaire avant de s'étendre aux autres domaines de la vie. L'armée a donc été dans une position particulière, s'intéressant profondément à la modernisation de la Turquie. La société considère donc l'armée comme une force moderne et son rôle n'a pas souvent été contesté par la population. De plus, dans l'histoire de la Turquie, on recense plusieurs périodes assez longues de gouvernement de coalition et d'instabilité, la plupart du temps lorsque les forces civiles n'ont pu résoudre les crises politiques.

Les gens se tournent donc vers l'armée comme l'institution de dernier ressort qui puisse remettre les choses en place. Mais tout ceci est derrière nous. Si on examine le rôle de l'armée dans la société et en particulier la politique, on constate que son rôle a en fait diminué ces dernières années. Cette baisse d'influence a été renforcée par de récents changements juridiques, encouragés notamment par les aspirations de la Turquie à devenir membre de l'Union européenne. Ce qui avait lieu au niveau politique est désormais déplacé vers le domaine juridique dans le but de déconstruire les bases institutionnelles de la présence militaire dans la vie politique. A titre d'exemple, le représentant du Conseil de sécurité nationale au comité exécutif du Conseil de l'enseignement supérieur a été écarté, comme l'ont été les juges militaires des Cours de sécurité nationales. Le contrôle du budget militaire par l'Office général de comptabilité est aujourd'hui accepté. Et le gouvernement peut nommer un civil au poste de secrétaire général du Conseil de sécurité national, ce qui représente un changement important. Je suis confiant dans le fait que le prochain secrétaire général sera un civil. Pour conclure, le rôle de l'armée a décliné et cette évolution est due en grande partie au fait que le secteur civil a assez bien travaillé. Les motifs de l'intérêt de l'armée pour la politique ont reculé mais il y a aussi une reconnaissance bien plus large que la balance "civil-militaire" doit pencher en faveur du premier si la Turquie veut évoluer davantage vers une vraie démocratie.

L'année dernière, 70% voire 80% des Turcs se sont prononcés contre l'intervention américano-britannique en Irak et contre toute implication militaire de la Turquie. A l'époque, le gouvernement turc décida d'ignorer purement et simplement le sentiment de l'opinion publique. Qu'en est-il à présent ? Quelle est l'attitude des Turcs par rapport à ce qui se passe à la frontière méridionale du pays ?

Je pense que la décision du gouvernement de permettre l'accès à certaines installations aux Etats-Unis durant la récente intervention en Irak et le sentiment populaire contre la guerre n'ont pas été propres à la Turquie. On pourrait en effet citer des situations semblables en Grande-Bretagne, en Italie et en Espagne, dont les gouvernements ont appuyé l'action américaine. Cependant, malgré la recommandation du gouvernement, le Parlement turc a refusé d'approuver le transit de troupes américaines par la Turquie en direction de l'Irak. Aujourd'hui, la situation a changé et, bien entendu, les Américains, quels que soient les problèmes qu'ils peuvent y rencontrer, se sont établis en Irak. Le régime de Saddam n'est plus. Et la Turquie a essayé de contribuer à apporter quelques changements en Irak.

En toute probabilité, l'OTAN participera à la formation de forces de sécurité irakiennes et la Turquie offrira son assistance. La Turquie voudrait également influer sur le type de régime politique qui sera instauré en Irak. Par exemple, elle accorde une forte préférence à un Irak unifié qui ne menacerait pas d'éclater. La Turquie insiste aussi pour que Kirkuk ne devienne pas une partie d'un Irak divisé, estimant que les richesses générées à Kirkuk doivent profiter à tous les Irakiens. Elle veut s'assurer que les droits de la très vaste communauté turkmène en Irak ne soient pas oubliés. Ainsi, elle a tout intérêt à s'investir dans la reconstruction politique et économique de l'Irak. Mais il y a toujours ce sentiment fort que la Turquie ne doit pas s'impliquer militairement en Irak.

     

 

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