L'opposition de l'UMP à l'entrée d'Ankara dans l'Union : L'adhésion de la Turquie, une dissolution de l'Europe ? André GRJEBINE* Le Figaro - 09/04/2004 L'UMP vient de manifester ses plus vives réticences à l'adhésion de la Turquie dans l'Union européenne. Au Parlement européen, l'amendement qui réclamait un «partenariat privilégié» avec la Turquie, de préférence à l'intégration, a toutefois été rejeté par 212 voix contre 105 et 18 abstentions. On peut pourtant se demander si cette adhésion n'ouvrirait pas la voie à une dissolution de l'Union européenne. Si l'on prend l'exemple de la France, dont la majorité de la population semble hostile à cette adhésion, celle-ci ne pourrait qu'accentuer la désaffection à la fois à l'égard de l'idée européenne et des hommes politiques qui ne respecteraient par le choix de leurs concitoyens. Ce n'est sans doute pas un hasard si on trouve parmi les partisans les plus ardents de l'adhésion turque des gouvernements, comme celui du Royaume-Uni, dont l'attachement à la perspective d'une Europe politique est pour le moins mitigé et qui ne répugneraient peut-être pas à ramener l'Union européenne à une simple zone de libre-échange.
L'intégration européenne, amorcée dans l'optique d'une réconciliation définitive des anciens belligérants, a été poursuivie en considérant le degré de démocratisation des pays et la géographie. En cas d'adhésion de la Turquie, ce dernier critère serait pour la première fois ignoré : près de 95% du territoire turc se trouve en Asie. Sauf à en préconiser la stricte observance, comme le fait M. Giscard d'Estaing, on est donc amené à faire entrer en ligne de compte d'autres références. L'historien Alain Besançon rappelait (1) que la Turquie n'a guère partagé les expériences historiques de l'Europe, si ce n'est en «turquisant» Constantinople (devenue Istanbul) et en dominant une partie des Balkans dont le retard économique par rapport au reste de l'Europe serait dû en partie, selon lui, à cette domination.
Les fondements culturels de l'Europe associent les héritages, en apparence antinomiques, de la Grèce antique et du judéo-christianisme : l'idée de démocratie et le projet rationaliste d'une part, la valeur accordée à l'individu et, donc, à la vie humaine et à la compassion d'autre part.
Le politiquement correct paraît interdire l'adoption de critères d'ordre culturel, a fortiori religieux. Notre propre laïcité renforce cette répugnance à l'égard de toute considération qui pourrait avoir la moindre coloration religieuse. C'est du reste pourquoi, à quelques exceptions près, les personnalités qui se prononcent contre l'adhésion de la Turquie n'évoquent le fait qu'il s'agit d'un pays musulman que pour rejeter précipitamment un tel argument. On ne peut pourtant ignorer que la Turquie s'inscrit dans une civilisation foncièrement différente de celle de l'Europe. On nous rétorquera que la Turquie est officiellement laïque et qu'il s'agit de soutenir cette exception au sein du monde musulman. Mustafa Kemal a incontestablement tenté de laïciser son pays. Mais aujourd'hui, cette laïcité, loin de faire l'objet d'un consensus, repose dans une large mesure sur l'armée. Le moins que l'on puisse dire est que l'évolution politique récente n'en garantit pas le maintien.
La question est donc de savoir si nous devons négliger cet état de fait, afin de privilégier une approche conciliatrice, pour ne pas dire chrétienne, en espérant que notre bienveillance entraînera l'adhésion de ceux qui ne partagent pas nos valeurs, ou si nous devons, au contraire, faire de ce partage une condition sine qua non de l'adhésion. En d'autres mots, son entrée dans l'Union européenne permettra-t-elle à la Turquie de se développer et surtout de consolider la démocratie et la laïcité, ou sera-t-elle un facteur perturbateur pour l'Europe ? La réponse à cette question ne doit évidemment pas se contenter de pétitions de principe aussi généreuses qu'irréalistes, mais prendre en considération l'évolution récente de l'islam aussi bien en Turquie qu'au sein des pays européens et dans le reste du monde. L'adhésion de la Turquie modifiera, en effet, radicalement le poids de cette religion dans l'Union européenne.
Il est à craindre que l'intégration d'un pays regroupant près de 70 millions de musulmans ne soit un facteur majeur d'aggravation des déséquilibres et des tensions. On nous dit qu'il y a déjà plusieurs millions de musulmans en Europe et que ceux-ci ne pourraient que se sentir plus à l'aise dans une communauté européenne qui tendrait au moins partiellement à s'islamiser. A cela, on peut répondre que l'insertion des personnes d'origine musulmane sera d'autant plus difficile que leur nombre sera plus important. Or, qui peut contester que l'intégration des immigrés et de leurs descendants déjà présents en Europe doit être considérée comme prioritaire ? D'autres auteurs insistent sur la nécessité de dépasser l'histoire particulière des Etats pour construire une culture européenne atteignant à l'universel en intégrant l'islam comme élément cofondateur. Mais la recherche d'une culture européenne universelle intégrant l'apport de l'islam ne risque-t-elle pas d'aboutir au mieux à un assemblage de cultures disparates et de contribuer plus vraisemblablement au renforcement de clivages entre des populations n'ayant ni culture ni langage communs ?
L'Europe occidentale a réussi le formidable pari d'unifier une partie du monde traditionnellement en proie à des conflits. Elle en déduit que la coopération et, le cas échéant, l'unification sont des modes optimaux de gestion des problèmes et de résorption des conflits. Si la question n'est plus ni géographique ni historique et si la non-intégration équivaut à un acte d'hostilité, à une rupture, il ne s'agit plus alors de se demander : qui doit adhérer, mais plutôt «qui va-t-on oser exclure ?» Les uns devraient être acceptés parce qu'ils sont culturellement proches, les autres parce qu'il s'agirait de les récupérer, de les sauver d'eux-mêmes, les troisièmes parce qu'il conviendrait de les amadouer... A ce compte-là, pourquoi rejeter le Maghreb ou l'Afrique noire, l'Ukraine et la Russie, sans parler des quelque 80 millions de Turcs dispersés dans les pays voisins ? C'est un peu la logique des couples au sein desquels tout oppose les conjoints, mais qui espèrent se raccommoder en faisant un enfant. Malheureusement, il arrive que la mésentente ne fasse que s'envenimer et que l'enfant né de cette union en soit la première victime.
*Directeur de recherche au Ceri-Sciences po (1) Le Figaro, 25 novembre 2002 |