Ajournement du
procès d'Orhan Pamuk en Turquie
L'Express - 16/12/2005
Le procès de l'écrivain turc Orhan Pamuk, poursuivi
pour sa dénonciation des massacres d'Arméniens et de Kurdes, a été ajourné dès sa
première audience à Istanbul.
Le juge Metin Aydin a précisé qu'il reprendrait le 7
février afin de donner au ministère de la Justice suffisamment de temps pour se
prononcer sur la légalité de la procédure.
Orhan Pamuk, dont le procès est étroitement surveillé par l'Union européenne, encourt
trois ans de prison s'il est reconnu coupable d'insulte envers l'identité turque pour
avoir dit qu'un million d'Arméniens avaient été massacrés au début du XXe siècle et
quelque 30.000 Kurdes ces dernières décennies.
Le gouvernement, soucieux de ne pas paraître bafouer la
liberté d'expression, a dénoncé le zèle des procureurs chargés de l'affaire, qui
jette une ombre sur les négociations d'adhésion que la Turquie et l'UE ont entamées le
3 octobre dernier.
"Ce n'est pas Orhan Pamuk qui sera en procès demain
mais la Turquie", prévenait jeudi le commissaire européen à l'Elargissement, Olli
Rehn, estimant que ce procès "permettra de savoir si la Turquie est sincèrement
attachée à la liberté d'expression et aux réformes qui renforcent l'Etat de
droit".
"Pour nous, la meilleure issue serait que le juge
décide que l'accusation ne tient pas. Sinon, la Turquie aura un gros problème", a
déclaré pour sa part le député européen Joost Lagendijk vendredi devant le tribunal,
avant l'ajournement du procès.
"Tant que des restrictions limiteront la liberté
d'expression, la Turquie ne sera pas en mesure de rejoindre l'UE", a-t-il ajouté.
DÉCEPTION
L'avocat de Pamuk, Haluk Inanici, a déploré le renvoi
du procès, estimant que le juge Aydin aurait dû au contraire procéder immédiatement à
l'interrogatoire de son client et l'acquitter.
Daniel Hahn, observateur de l'organisation Human Rights
Watch, s'est dit pour sa part très déçu par cette décision qu'il interprète comme une
tentative des autorités turques pour "sauver la face".
"Cela n'aura d'autre effet que de prolonger cette
affaire. Nous espérons toujours qu'un acquittement interviendra au final", a-t-il
ajouté.
Orhan Pamuk, qui est sans doute à 53 ans le plus connu
des romanciers turcs contemporains, est poursuivi en vertu de l'article 301 du Code
pénal, qui sanctionne les critiques contre l'identité turque, les institutions de l'Etat
et la figure d'Atatürk, fondateur de la Turquie moderne.
Une interview accordée en février dernier par l'auteur
de "Mon nom est rouge" et de "Neige" à un journal suisse est à
l'origine de l'affaire. Il y déclarait notamment: "30.000 Kurdes et un million
d'Arméniens ont été tués sur ces terres et nul hormis moi n'ose en parler."
Mais la publication de cette interview est intervenue
avant l'entrée en vigueur du nouveau Code pénal de la Turquie, révisé pour faciliter
les négociations avec l'UE.
Vendredi, des manifestants brandissant le drapeau turc l'ont accueilli aux cris de
"Orhan le traître" à son arrivée au tribunal, où un petit groupe s'en est
pris à la voiture dans laquelle se trouvait l'écrivain.
|