L'affaire Pamuk
relance la question arménienne
Marie-Michèle Martinet
Le
Figaro - 16/12/2005
L'écrivain devrait comparaître aujourd'hui devant la
justice. Il est accusé d'«insulte délibérée à la nation».
LE PROCÈS de l'écrivain turc Orhan Pamuk, qui doit
s'ouvrir ce matin, à 11 heures, à Istanbul, est suspendu à une décision du ministre de
la Justice, Cemil Cicek. Le tribunal a estimé qu'une autorisation préalable du ministre
était nécessaire pour instruire le dossier. Le romancier est accusé d'«insulte
délibérée à la nation» pour avoir évoqué des pages noires de l'histoire turque.
Dans une interview, en février, il avait affirmé que «trente mille Kurdes et un million
d'Arméniens ont été tués en Turquie».
En rappelant à ses concitoyens le génocide arménien de
1915, que la Turquie continue de nier, Pamuk ne mesurait pas à quel point il réveillait
un vieux démon. Ses propos, jugés scandaleux par une majorité de la population, tombent
sous le coup de l'article 301 du nouveau code pénal, qui, de l'avis de nombreux juristes,
donne un tour de vis à la liberté d'expression. Mais la cour chargée du dossier vient
d'annoncer que l'ancien code pénal, en vigueur au moment des faits, serait appliqué et
qu'un feu vert ministériel était nécessaire à l'ouverture de l'instruction.
Ce rebondissement dans cette affaire médiatisée, qui
implique un écrivain de renommée mondiale récemment pressenti comme Prix Nobel de
littérature, ressemble fort à une dérobade des juges. Car le même tribunal de Sisli a
déjà jugé, en octobre, le journaliste arménien Hrant Dink, condamné à six mois de
prison avec sursis sous le même chef d'inculpation, pour des faits remontant également
à février.
Erdogan dans l'embarras
C'est donc maintenant au seul ministre de la Justice que
revient la lourde responsabilité d'une décision qui met le gouvernement dans l'embarras.
Dans tous les cas, le terrain est miné : si le ministre de la Justice rejette la demande
d'autorisation réclamée par les juges, il bloque la procédure et s'attire les foudres
des nationalistes. Et s'il donne son accord, il remet en cause le principe de
l'indépendance de la justice, tout en compliquant le jeu du gouvernement dont il fait
partie. Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, qui s'est fait le chantre de la
candidature européenne de la Turquie, aurait en effet bien du mal à justifier un tel
choix devant ses partenaires de Bruxelles.
Abordant récemment la question des minorités, le
représentant de la Commission européenne en Turquie, Hansjoerg Kretschmer, a lancé une
mise en garde, déclarant que, selon les standards européens, la Turquie ne pourrait
indéfiniment agir «selon la position défensive du traité de Lausanne», qui, depuis
1923, précise les limites des droits accordés aux seules communautés juive, arménienne
et grecque. La réponse du ministère turc des Affaires étrangères n'a pas tardé :
«Les dispositions du traité concernant les minorités sont assez claires pour ne pas
avoir à être interprétées», a tranché le porte-parole, Namik Tan.
Il n'en demeure pas moins que le procès d'Orhan Pamuk
fait figure d'épouvantail pour les Turcs : «La Turquie se suicide si elle juge Pamuk»,
pronostique Bedri Baykam, le chef de file du très kémaliste Mouvement patriotique,
proche du parti d'opposition, CHP. Baykam annonce que son groupe manifestera ce matin,
devant le tribunal de Sisli, pour exhorter la cour à ne pas juger le romancier. «Afin,
dit-il, de ne pas faire de lui un martyr.»
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