Neige dOrhan Pamuk Manuel CARCASSONNE Le Figaro - 27/10/2005 Européen par raison, turc de coeur, lauteur met en scène un personnage qui lui ressemble, au contact de deux mondes. ORHAN PAMUK est un homme prudent mais il a ses raisons que lon peut aisément comprendre : pour avoir évoqué la responsabilité des Turcs dans le malheur des Kurdes et des Arméniens - « trente mille Kurdes et un million dArméniens ont été massacrés sur ces terres et personne sauf moi nose en parler », a-t-il déclaré à un journal suisse en février 2005 - le gouvernement dAnkara le traîne en justice. Le voici qui adoucit laffaire, calmant linterlocuteur prêt à lassimiler au Salman Rushdie des Versets sataniques, naguère : « La prison ? Nexagérons pas. Je ne suis pas un martyr ; on ma traité de bourgeois, de postmoderniste, de renégat, je suis désormais rattrapé par la politique mais je suis confiant dans lévolution des choses. » Vraiment ? Cest lui qui le dit. Sous dautres cieux, Orhan Pamuk aurait signé un éditorial vengeur. Là, il attend le verdict en décembre, sagement. Né à Istanbul en 1952, rejeton de la bourgeoisie stambouliote vivant à loccidentale, éduqué au lycée américain sur le même banc que lélite des fonctionnaires, flirtant comme tout un chacun dans les années 70 avec les marxistes russophiles, Pamuk le lettré, le fils de famille, a eu le malheur dacquérir tôt le statut décrivain « best-seller » traduit en toutes langues. Intouchable, désormais ? John Updike décerne déjà un « nobélisable » dans un article du New Yorker. En conséquence de quoi, il pèse ses mots au trébuchet, et riposte à la volée au journaliste qui lui parle des droits de lhomme ou de lentrée de la Turquie dans lEurope. Il répond avec des phrases calibrées, remâchées, ironise sur nos clichés à propos de son pays, entre le mameluk au sabre recourbé et les prisons de Midnight Express. Ses yeux rusés et rieurs nous invitant à nous entretenir de lessentiel : ce roman mille-feuilles, ambitieux, gris comme la vérité humaine, rouge sang, picaresque à la Don Quichotte égaré en Anatolie, labyrinthe dislamistes volages, de kémalistes musclés, dagents secrets, de flics sous-payés, de jeunes beautés voilées qui ne veulent pas se dénuder dans la maison du père et finissent par soffrir, dans la nuit froide, la neige qui tourbillonne jusquau vertige. Neige le bien-nommé est un tour de force, un conte tragi-comique, un opéra-bouffe qui joue de toutes les voix, une boîte de Pandore. Orhan Pamuk le sait, qui en rirait presque, maître de ses effets. Le roman à la fois oriental et postmoderne, présente tous les pièges que la conversation de son auteur élimine. Voyez donc : un poète exilé à Francfort, du nom de Kerim Alakusoglu, Ka pour les intimes, antihéros réduit à la masturbation devant une vidéo poussive dans sa chambrette détudiant, se rend à Kars pour enquêter sur une série de suicides parmi des jeunes filles voilées que le gouvernement oblige à se dévoiler. Ka à Kars, cest Kafka dans une bourgade dAnatolie engourdie sous un blanc manteau. Ka perdu et virevoltant parmi les fiertés irréductibles de lislamiste, du séculaire, du militaire, du chômeur devant son café, de lex-communiste, du laïc. Ka mélancolique parmi les croyants, seul à écrire ses poèmes qui ont la forme des flocons, seul et taciturne et qui meurt assassiné sur un trottoir de Francfort : par délicatesse, par prudence, il a perdu sa vie. « Tout le monde est plus fier et plus pauvre », dit un personnage. « Nous ne sommes pas idiots, nous sommes juste pauvres », lui répond un autre. Est-il dailleurs un lâche, ce Ka qui tisse les accords entre les parties adverses ? Est-il un opportuniste rallié au plus fort, un Turc déraciné qui préfère Francfort à Istanbul, un rêveur dangereux par les illusions dont il se berce, un athée qui regarde le ciel désert ? « Je partage avec Ka cette cruelle détermination de ne pas aimer la politique et de ne pas désirer my compromettre, mais en quelque sorte de my trouver plongé malgré moi », dégage en touche Orhan Pamuk, européen par raison, turc de coeur, encourageant lislam à la modération. Une utopie ?
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