Sons et silences d'Istanbul Benjamin Bibas Fluctuat - 16/07/2005 Entretien à propos de son film Crossing the Bridge (2005) Mauvaise pioche. Pas d'état de grâce pour Fatih Akin qui, après un Head On (2003) remarquable et d'ailleurs remarqué au point d'avoir glané l'Ours d'or à Berlin l'année dernière, signe avec Crossing the Bridge un documentaire musical un brin promotionnel et dès lors décevant. Entretien pour percer pourtant ce dont il est question : "le son d'Istanbul".
Certes bien réalisé techniquement, très léché même, Crossing the Bridge - the Sound of Istanbul reprend un schéma qui ressemble hélas comme deux gouttes d'eau au très discutable Buena Vista Social Club de Wim Wenders (1999) : voyage vers une destination exotique (ici Cuba, là Istanbul), séjour d'un musicien occidental (où Rye Cooder se mue en Alexander Hacke, bassiste du groupe allemand Einsstürzende Neubauten), exhumation de talents méconnus dans les pays de marché musical (à ma gauche les vieux Cubains oubliés, à ma droite les jeunes Stambouliotes pas encore éclos). Le tout servant de prétexte à explorer une société dite en plein éveil, ce qui est d'ailleurs vrai - 70 % des habitants d'Istanbul ont aujourd'hui moins de 30 ans -, mais davantage sous la forme d'un clip que d'une enquête documentaire exigeante : le film mêle des captations d'enregistrements musicaux et des images d'Istanbul ancienne ou actuelle, dans une juxtaposition où le rapport du son à l'image n'apparaît pas très élaboré. Tout au long de Crossing the Bridge défilent ainsi nombre de figures musicales, illustrant pour la plupart une problématique sociologique assez attendue de la ville turque contemporaine : éternelle irréductibilité des minorités au kémalisme (jeune musicienne kurde à la voie somptueuse), libération de la femme turque (ancienne chanteuse délurée devenue guimauve-singer), intégration du «traditionnel » dans le « moderne » (acteur populaire moustachu qui introduit également le saz, sorte de oud local, dans des orchestrations contemporaines), généalogie d'une jeunesse en révolte (vieux hard-rocker imberbe aux cheveux longs dont on devine qu'il fut un père pour les jeunes musiciens actuels), etc. L'ensemble est plaisant, mais extrêmement laudatif envers tous les protagonistes présentés et, du coup, franchement marketté (trailer des futurs CD turcs débarquant sur le marché français ?). Surtout, le film ne donne jamais à voir ni même à entendre ce dont il est effectivement question en théorie : le son d'Istanbul. C'est donc sur ce thème que nous avons interrogé Fatih Hakin. Partant de l'idée que le documentaire se doit avant tout d'être objet de connaissance, et que l'on ne comprend jamais aussi bien une ville que lorsque l'on a appris à l'écouter. Fluctuat.net : Sans même parler de musique, comment « sonne » la ville d'Istanbul ? Fatih Hakin : Chaque fois que je reviens d'Istanbul à Hambourg, où je vis, j'ai toujours l'impression que quelque chose ne va pas : je n'entends pas bien. Je pense qu'Istanbul est une ville qui « sonne » six à dix décibels plus fort que le reste du monde. Il n'y a aucun respect pour la tranquillité. On ne peut pas appeler la police pour faire respecter le silence : souvent, des ouvriers travaillent le soir devant votre chambre d'hôtel car ils ne sont pas autorisés à le faire le jour. Quand vous passez devant une boutique de disques, cette boutique fait entendre sa musique à trois cents mètres de là. A Istanbul, il y a toujours un environnement sonore de voix et de bruits. Vous savez, il y a une théorie : quand une oreille humaine entend plusieurs voix en même temps, le cerveau n'arrive plus à filtrer et devient fou. Et c'est un peu ce qui arrive les premiers jours où on débarque à Istanbul : on ne comprend pas ce qui se passe, on devient fou. Istanbul est donc une ville qui ne se laisse pas entendre ? Non, on ne peut pas vraiment dire ça. Mais on met du temps à séparer les divers événements sonores qui surviennent. Quand on va là-bas, d'abord, on se perd. Et puis au bout de trois-quatre jours, on se calme, et on commence à comprendre. La clé de cette affaire, c'est d'essayer d'entendre, pour la première fois, le silence de la ville. Alors, vous êtes dans la bonne direction. Par exemple, quand vous traversez le Bosphore en bateau, c'est peut-être le seul moment où vous pouvez saisir ce silence, malgré le moteur de l'embarcation. Entre les deux continents, c'est le seul point de repos. Quelques voix, un ronronnement, le son des vagues et leur reflux sur la coque
autant d'éléments sonores que vous pouvez séparer. Mais il y a aussi eu une autre occasion, quand je suis venu faire des repérages un an avant la sortie du film. Istanbul accueillait alors un sommet de l'Otan, et toutes les rues étaient bouclées. Les six millions de voitures qui circulent habituellement dans la ville étaient restées au garage. Tout était si calme, silencieux
Justement, il y a un son qui me semble également caractéristique d'Istanbul, et donc vous ne parlez pas : celui du survol permanent des hélicoptères policiers au-dessus de la ville
Oui, c'est vrai, parfois on se croirait un peu dans l'Amérique du sud des années 1970, avec un Etat policier. Si on prend Istanbul et sa banlieue, il y a 18 millions d'habitants. L'Etat essaie de faire en sorte qu'avec tous ces gens-là, la ville ne sombre pas dans le chaos. Il estime que l'ordre ne peut être atteint que par une surveillance policière permanente. Il y a beaucoup de flics à Istanbul, et je les ai d'ailleurs filmés dans Crossing the Bridge. Cela fait partie de la culture du lieu : on croit en Turquie qu'autant de gens livrés à eux-mêmes se tueraient entre eux, ce qui bien sûr n'est pas vrai. Mais il y a dans ce pays une histoire récente de grande instabilité et de violence politique. Il y a encore trente ans, il suffisait d'entrer dans un café et on pouvait se faire tuer, pour le simple fait d'avoir dit qu'on était de droite, de gauche ou islamiste. Chaque jour, à cette époque, il y avait des dizaines d'assassinats, et c'est pour arrêter cet engrenage que l'Armée a fait un coup d'Etat en 1980. Bien sûr, il devait sans doute y avoir d'autres moyens de mettre un terme à cette violence, mais c'est ainsi que les Turcs ont fait. Et cette période d'insécurité grave où la vie de chacun était en danger à chaque instant reste présente encore aujourd'hui dans l'esprit des gens à Istanbul. En comparaison, la surveillance policière n'est pas si inquiétante, et en même temps, la police est aussi une administration où les gens trouvent facilement un emploi. La situation, de ce point de vue, n'est donc pas pire qu'avant. Dans Crossing the Bridge, il n'est question que de musique. Selon vous, y a-t-il une relation entre le son émis par la ville et la musique qui y est produite ? Oui bien sûr. Pour moi, il y a d'abord trois bruits caractéristiques de cette ville : celui de la circulation automobile ; le bruissement perpétuel de la conversation entre les gens, très fort, tout le temps ; enfin la musique. A ce titre, le film a été très difficile à mixer : nous avons essayé de faire entendre en permanence un tapis de son figurant la rumeur de la ville, et de mixer ce son ambiant à la musique. Dans le même registre, le groupe de rock Replikas produit un son que Alexander Hacke qualifie de « bruit cultivé », une sorte de free jazz qui me semble être en phase avec le son de la ville. De même, le groupe électro-rap Baba Zula sample le son des vagues du Bosphore, et d'autres bruits de la ville, pour les intégrer à sa musique. Mais il est difficile de parler du son d'Istanbul en tant que tel, comme d'une chose unique. Même si cette ville éclatée sur trois rives recèle paradoxalement une indéniable unité, qui tient entre autres à son volume sonore, elle produit plein de tonalités différentes : cris épars des commerçants aux alentours du grand bazar, flux sonore impressionnant des magasins de disques et de la foule déboulant sur Istiqlal, la grande avenue piétonne
C'est d'ailleurs cette avenue, largement filmée dans Crossing the Bridge, qui m'a le plus marqué : c'est là que la jeunesse d'Istanbul s'engouffre, là que se mêlent les impressions sonores de toutes les musiques et les innombrables conversations des gens. |