| Comme toutes les
plantes ne poussent pas dans tous les climats, ainsi l'instauration et la survie de la
démocratie ne sont réalisables que grâce à certaines conditions précises :
industrialisation, urbanisation, un niveau donné de richesse et d'éducation... Une
société organisée, pluraliste où les pouvoirs sont répartis et s'équilibrent
mutuellement, au point que la domination de l'un d'entre eux ne serait plus possible... Un
réseau de communication de masse étendu et efficace... Toutes celles-ci sont, en quelque sorte, les conditions
"objectives" de la démocratie. Pourtant l'existence, en grande partie, de ces
conditions n'implique pas, d'une façon inhérente, l'existence de la démocratie
elle-même. Car la démocratie requiert aussi une condition "subjective" : la
culture démocratique... Et cette culture démocratique, basée sur la "tolérance et
le consensus", ne peut se créer que grâce à l'appropriation de la démocratie
comme un mode de vie. Cela exige une très longue durée... Cette culture démocratique
s'implante petit à petit dans la société;on en prend conscience, à force d'endurer, au
cours des années, tous les malaises engendrés par l'intolérance et par les divergences
d'idées et d'opinions.
Nous savons que, en Anatolie des années 20,
presque aucune de ces conditions n'existait... Nous y sommes face à une société
agricole qui demeure dépourvue des deux classes sociales qui sont à l'origine de la
démocratie occidentale. Ni une vraie bourgeoisie, ni une classe ouvrière à proprement
parler, n'y étaient déjà nées... Pas de radio... Le tirage des journaux au plus large
public n'atteint que trois ou quatre mille exemplaires... Au sein de cette société,
règne, aussi bien au niveau familial qu'au niveau social, une culture, loin d'être
démocratique, où on obéit impérativement aux "grands" et où aucune
discussion n'est tolérée. En dehors de quelques élites, personne ne connaît, ni donc
n'exige la liberté et la démocratie.
Pour bien juger la thèse d' "il n'y a
pas de démocratie dans le kémalisme", il ne suffit pas d'évoquer seulement la
condition de l'Anatolie des années 20 et 30 ; il faut aussi évaluer celle de l'Occident
dans le même temps, c'est-à-dire la situation d'alors des pays de nos jours
démocratiques.
Dans les années 30, une
démocratie participative, au sens actuel, n'existe nulle part en Europe. L'Italie en
1922, le Portugal en 1927, le Japon en 1930, l'Allemagne en 1933, l'Espagne en 1938
s'étaient appropriés le régime "fasciste". La France où une forme
gouvernementale centralisatrice dominait, allait aussi se rendre peu à peu au fascisme.
Même Max Weber, ce sociologue renommé, définit la démocratie ainsi : "Dans la
démocratie, le peuple élit un chef à qui il peut se fier. Le chef élu dit :
"Maintenant taisez-vous et obéissez à moi". Dorénavant ni le peuple, ni le
parti n'interviennent plus dans son action. Nous ne devons pas oublier que même les pays
industrialisés comme l'Allemagne, l'Italie et le Japon ne sont pas retournés dans la
démocratie par leur "dynamique interne", mais par les "impératifs
imposés", à cause de la défaite dans la Deuxième Guerre Mondiale. Nous ne devons
pas l'oublier, pour que nous puissions mieux comprendre les vertus du kémalisme et son
attitude vis-à-vis de la démocratie !
A quoi pensait-il donc, Mustafa Kemal, dans une société dépourvue des conditions
aussi bien "objectives", que "subjectives" de la démocratie et dans
un monde où le fascisme était en ascension et la démocratie en régression ? A quel
type de gouvernement désirait-il préparer la société ?
Pour Atatürk, le principe de "républicanisme" était synonyme de
"démocratie" : "le régime républicain signifie le modèle de l'Etat
consistant en un système démocratique. Nous avons fondé la République. Maintenant
qu'elle aura bientôt dix ans révolus, il faut mettre, aux moments propices, tous les
principes de la démocratie en application. L'existence des partis politiques dans les
pays dont le régime est fondé sur la souveraineté nationale, est tout à fait
naturelle. Toujours est-il qu'en Turquie aussi, les partis politiques chargés de se
surveiller les uns les autres, vont naître."
Pour Atatürk, la démocratie
était, avant tout, une question de liberté :
"La volonté et la souveraineté appartiennent et doivent appartenir à l'ensemble de
la nation. La démocratie n'est pas un système d'aide sociale ni d'organisation
économique. Elle n'est pas, non plus, une question de prospérité matérielle. Une
conception pareille ne peut servir qu'à occulter les besoins de liberté politique des
citoyens... Toutes les libertés des individus qui constituent la nation, à savoir la
liberté de vie, la liberté de travail, la liberté d'opinion et de conscience doivent
être garanties au sein de cette nation".
Atatürk s'est beaucoup efforcé
de propager l'idée de "liberté" dans la société. De plus il l'a fait, non
pas à une période où la liberté et la démocratie étaient en ascension, mais à celle
où l'opinion selon laquelle la liberté et la démocratie étaient "mauvaises"
et "nuisibles" se répandait, dans une large mesure, dans toute l'Europe. Le
livre intitulé "Les Instructions civiques" qu'il avait lui-même rédigé,
était comme un "manuel" destiné à apprendre la liberté et la démocratie au
peuple. D'ailleurs, ce pamphlet a, plus tard, fait partie des livres scolaires. Par
exemple, "l'opinion publique" qui est l'un des éléments fondamentaux de la
démocratie y était décrite ainsi : "Dans un gouvernement fondé sur la
souveraineté nationale, l'opinion publique joue un grand rôle. Sans la liberté de la
presse et de réunion et sans consacrer un grand champ d'activité à la critique au sujet
des affaires publiques, l'opinion publique ne peut pas accomplir son devoir. La
propagation et l'ascension de l'idée de souveraineté nationale et de gouvernement
représentatif ne peut se réaliser que grâce à l'action de l'opinion publique".
Ses réflexions à propos de la
liberté de la presse, dans ce livre, nous démontrent à quel point Atatürk était
"partisan de la liberté" : "Le moyen le plus efficace pour supprimer les
inconvénients qui peuvent découler de la liberté de la presse, n'est aucunement de la
restreindre, comme on l'a fait dans le passé. Le moyen de supprimer les inconvénients
engendrés par la liberté de la presse n'est que la liberté de la presse
elle-même".
Comment peut-on qualifier de
dictateur celui qui peine autant pour apprendre la liberté et la démocratie à un peuple
qui ne les connaît, ni donc ne les exige ?
Nous savons qu'Atatürk, au cours de l'élaboration des statuts du "Parti du
peuple" qui allait devenir plus tard Parti républicain du peuple, attachait beaucoup
d'importance à montrer avec insistance que ce parti était "laïque et
démocrate". Ce qu'il avait dit à l'Ambassadeur de France de l'époque, est d'une
évidence indubitable : "Je ne vais pas mourir laissant derrière moi, un modèle
néfaste tel que le pouvoir personnel. Je vais fonder une république parlementaire".
Rien ne l'empêchait de devenir sultan, ni calife. Bien au contraire, aussi bien son
entourage que les musulmans d'autres pays, lui adressaient des suggestions dans ce sens.
Mais lui les refusait d'emblée, sans aucune hésitation. Il considérait même la
Présidence de la République comme une fonction temporaire. Dans sa réponse à la lettre
de Fethi Okyar datée du 9 août 1930, nous lisons ces lignes : "Comme vous le savez,
à cause de mon titre officiel, je ne peux pas actuellement exercer la fonction de
Présidence du Parti Républicain du peuple. C'est Ismet Pacha qui l'accomplit
effectivement. Lorsque j'aurai achevé ma mission en tant que Président de la
République, je remplirai en fait la fonction de présidence du Parti Républicain du
peuple que j'ai moi-même fondé. Cela est tout à fait naturel".
Il est évident que l'objectif de Mustafa Kemal était la démocratie et qu'il ne
prenait pas la république et la démocratie pour deux choses distinctes. Et il n'a pas
dévié de cette conviction, même dans une époque où les conditions du pays étaient
défavorables et où celles du monde allaient entièrement à l'encontre. Il a critiqué
tous les régimes d'oppression. Il a mis l'accent sur le fait que ni le système fasciste,
ni le système communiste, ni le système "corporatif" basé sur des corps de
métiers n'étaient enviables pour la Turquie. Mais pour en conclure, cette argumentation
ne suffit pas. Nous ne pouvons pas juger l'attitude du kémalisme envers la démocratie,
en nous référant uniquement au contexte verbal. L'essentiel est de savoir ce que le
kémalisme a fait pour accéder à la démocratie.
Mustafa Kemal, dès l'instant où il a mis le pied à Samsun jusqu'à la fin de ses
jours, a tâché de ne pas instaurer un pouvoir personnel. Il a cherché à faire son
chemin, en recourant, non pas à la coercition et la menace, mais à la persuasion. Que
même la Guerre d'Indépendance nationale ait été menée sous le contrôle d'une
Assemblée nationale relativement démocratique, à travers des discussions et des
critiques, parfois très sévères, est important et significatif. En faisant ce choix,
Mustafa Kemal agissait certainement aussi dans le but d'acquérir une certaine
légitimité au mouvement de libération, aussi bien à l'intérieur du pays qu'à
l'étranger. Pourtant, il était le seul pacha vainqueur, même plus d'une fois, de
l'armée ottomane pendant la première Guerre Mondiale ; il était déjà un héros
réputé à l'échelle nationale. Il lui aurait été plus facile de diriger le mouvement
de libération nationale dans une "hiérarchie de commandement". Il ne l'a pas
fait. A travers presque tous ses actes décisifs, il a démontré que la démocratie, le
soutien populaire, étaient pour lui un choix. Quand la révolution était en danger et
qu'il s'est vu obligé de recourir aux mesures rigoureuses, il n'a jamais considéré
cette situation comme un cas "normal". Il a dit qu' "on n'approuve ce genre
de mesures que quand on est face à de très grands dangers et qu'il est impossible de les
prévenir autrement".
Même dans la première Assemblée nationale qui fonctionnait pendant la guerre
d'Indépendance, se trouvait déjà un groupe d' "opposition" composé de
quelques 120 députés. Ceux-ci soutenaient, par exemple, que pendant les débats sur le
projet de loi de lutte contre la syphilis et le paludisme, que, non pas les microbes, mais
la volonté de Dieu était à l'origine des maladies. En 1923, quand l'Assemblée
nationale allait se renouveler, l'opposition était audacieuse au point qu'elle pouvait
combiner des "intrigues" pour empêcher Mustafa Kemal d'être réélu. Les
députés d'opposition avaient proposé qu'une nouvelle condition soit ajoutée au texte
de la loi électorale : "Ceux qui ne sont pas nés à l'intérieur des frontières
actuelles du pays ou qui n'ont pas habité sans interruption une circonscription
électorale pendant cinq ans, ne peuvent pas se présenter aux élections
législatives". Cela va sans dire que cette proposition visait directement Mustafa
Kemal. Car Salonique, son lieu de naissance, était restée en dehors des nouvelles
frontières du pays. Et, comme il n'avait pas cessé de courir d'un front à l'autre, sur
l'étendue de l'Empire ottoman, il n'avait pas pu habiter quelque part pendant cinq ans.
Mustafa Kemal a pris la parole dans l'Assemblée et a exprimé ses pensées à propos de
l'initiative qui tâchait de le priver des "droits les plus élémentaires de
citoyenneté". Cette tentative a finalement échoué. Les télégrammes de
protestation ont été abondamment expédiés, à peu près de tous les coins du pays, aux
députés d'opposition qui avaient déposé la motion.
Le 9 septembre n'était pas seulement le jour de la libération d'Izmir, mais aussi
la date de fondation, un an plus tard, du Parti républicain du peuple sous le nom de
"Parti du peuple". Mais, tandis qu'Atatürk fondait ce parti afin de réaliser
sa réforme, il n'existait pas de réglementation juridique pour empêcher la création
d'autres partis. En 1924, un groupe composé d'anciens compagnons de guerre d'Atatürk a
fondé le Parti républicain progressiste. A quoi aspirait-il ce parti ? A quoi
s'opposait-il ? Etait-il dissous, parce qu'il demandait encore plus de liberté, plus
d'élans ? Non ... Ni les pionniers de ce mouvement, comme Rauf Orbay et Kâzim Karabekir,
ni le programme du parti, n'avaient même cherché à dissimuler le vrai but de cette
tentative : celui-ci était de "restaurer le régime de sultanat et de califat"
sans se retarder encore plus et, par conséquent, de prévenir la révolution et la voie
vers la démocratie.
Mustafa Kemal s'impatientait de voir naître, le plus tôt possible, une
opposition, pourvu qu'elle ne soit pas "contre-révolutionnaire" et qu'elle
reste attachée à la démocratie. En dépit de la présence d'un milieu assez vaste de
liberté d'opinion et de libre discussion au sein de son parti, cela ne lui suffisait pas.
De ce fait, la création du Parti libre (en 1930) était directement due à ses efforts.
Est-il possible de ne pas être du même avis qu'Ergun Özbudun qui raisonne ainsi :
"On ne peut imaginer aucun régime totalitaire qui prenne sciemment l'initiative de
créer une opposition". Au moment où le Parti libre venait d'être fondé, nous
trouvons ces lignes dans une lettre d'Atatürk adressée à Fethi Bey (Okyar) :
"Discuter librement des affaires de la nation dans l'Assemblée nationale et devant
la nation, et que des personnalités de bonne volonté et des partis soutiennent les
intérêts suprêmes de la nation, en exposant leurs pensées, est un système dont
j'étais épris et partisan depuis ma jeunesse".
A cette époque-là, d'autres partis aussi étaient fondés, mais ils sont restés
presque inconnus parce qu'ils n'arrivaient pas à faire sentir leur poids dans la vie
politique. Cependant, on espérait que le Parti libre, en tant que parti
"libéral", pourrait créer l'opposition démocratique tant désirée par
Atatürk, contre le Parti républicain du peuple qui était un parti
"étatiste", et accélérer le processus de démocratisation. Mais ce parti
aussi s'est bientôt muni d'une identité "contre-révolutionnaire". C'est
plutôt la question de régime qui a dominé le débat politique, tandis que des
divergences d'opinion socio-économiques étaient poussées en arrière plan. Même Fethi
Okyar, dans ses discours, a commencé à soutenir que le port du chapeau était d'un
mécréant et qu'il fallait restaurer le "chériat"(1) et le port du
"fez". Il est remarquable qu'Atatürk, bien qu'il ait aperçu ce déroulement de
faits désagréables, n'ait pas cherché à intervenir et à dissoudre le parti. Mais,
cette fois-ci, Fethi Bey lui-même a estimé nécessaire la dissolution du parti dont il
était le président, parce qu'il craignait de mener une lutte ardente contre un parti à
la tête duquel se trouvait Atatürk et qu'il avait peur que des remous importants, dans
le pays, résultent de cette situation.
Toujours est-il qu'au sein du "parti unique", le pluralisme idéologique
était toléré. (Il est impossible d'imaginer un pareil cas, sous un régime d'oppression
!) Quoique l'un des principes de "Six Flèches" soit celui d'étatisme, Celal
Bayar et ses compagnons pouvaient explicitement adopter, à l'intérieur du parti, une
attitude "libéraliste" et ils pouvaient accéder aux importantes fonctions de
l'Etat. Mais Atatürk, en trouvant ceci insuffisant, a permis aux
"indépendants" d'entrer dans l'Assemblée nationale et d'y composer un groupe.
Il croyait catégoriquement que "l'opposition légale" était utile, voire
indispensable.
Il est vrai que, pendant l'abolition du "régime de sultanat", Atatürk
avait fait des discours sur un ton menaçant pour briser les réactions et qu'il avait
réprimé par la "violence" les émeutes contre la révolution. Mais il a
défini d'une manière incontestable, la méthode dont il croyait la justesse :
"De même que répondre aux courants d'idées, en recourant aux moyens qui ne sont
pas basés sur des idées, ne peut pas mater ces courants. De même, quand vous parlez
avec quelqu'un, si vous refusez par la violence l'une de ses idées, il vous résiste. A
force de résister, il s'approprie, de plus en plus, cette fausse idée. De ce fait, on ne
peut rejeter des courants d'idées en s'adressant ni à la répression, ni à la violence,
ni à la force. Ainsi, au contraire, ils se renforcent. La solution la plus efficace est
de répondre à un courant d'idées par un autre courant d'idées". Mustafa Kemal
était non seulement partisan des libertés et d'une opposition démocratique, mais il
défendait aussi l' "indépendance du pouvoir judiciaire". Il disait :
"L'indépendance d'un pays dont la justice n'est pas indépendante, est fort
discutable". Est-il possible qu'une opinion pareille appartienne à un dictateur ?
Nous savons bien que Maurice Duverger, le politologue français renommé, avait
méticuleusement étudié le pouvoir du "parti unique kémaliste". Il avançait
que cette forme de gouvernement était destinée à préparer le milieu et les conditions
nécessaires à la démocratie dans les sociétés où domine un régime d'oppression
absolu, pour en finir par réaliser une démocratie entière. Duverger soutient que le
kémalisme est l'idéologie "la plus appropriée" au passage en démocratie,
dans les pays en voie de développement qui ne possèdent pas une tradition démocratique.
La mission du parti unique kémaliste était de préparer la société à une
démocratie pluraliste. Le système de parti unique était instauré par la force des
choses, mais il a été prévu non pas comme une formation durable, mais simplement pour
une période restreinte, exigée par le passage en démocratie. Avec sa structure basée
sur les "foyers" qui s'organisaient, en quelque sorte, comme des comités de
fonctionnaires d'Etat et de notables, ce parti ressemblait, au début, plutôt à des
partis de masse qu'à des partis totalitaires. Sa porte était ouverte à tout le monde.
Falih Rifki Atay, dans son livre intitulé "Cankaya", décrivait cette situation
ainsi : "Ceux qui qualifient son parti de parti unique se trompent. Le Parti du
peuple était un parti composite qui cherchait, en son sein, à brider toutes les
tendances, du réactionnarisme le plus marqué jusqu'aux opinions les plus progressistes,
dans une discipline de principes incontestables. Dans ce parti composite, c'est nous qui
demeurions comme des étrangers, des suspects. Il n'était pas rare que nous ayons
suggéré à Atatürk de réunir autour de lui ceux qui croyaient à la cause et de
liquider ceux qui n'y croyaient pas".
En d'autres termes, le parti unique d'Atatürk incluait en soi le pluralisme qui
n'existait pas à l'extérieur. La formation qui est, plus tard, devenue d'abord le parti
de l'opposition, ensuite celui du pouvoir démocratique, a aussi été issue des rangs de
ce parti. Quoique les six principes fondamentaux du parti aient figuré, en même temps,
dans la Constitution de l'époque, les pouvoirs futurs, hostiles à ces principes ne se
sont presque jamais plaint de cette "constitution du parti unique".
Lorsque Maurice Duverger parle longuement du parti unique kémaliste, dans son
livre intitulé "Les partis politiques", il s'exprime ainsi : "(...) Il
faut ajouter que l'adhésion était ouverte, que le mécanisme d'expulsions et de purges
n'existait pas, qu'il n'y avait ni uniformes, ni défilés, ni discipline rigide. En fait,
la démocratie intérieure du parti semble avoir été assez développée. Officiellement,
tous ses dirigeants, à tous les degrés, étaient élus ; pratiquement, l'élection ne
paraît guère avoir été plus "dirigée" que dans les partis des régimes
pluralistes. Il est remarquable aussi que des factions assez nombreuses aient pu se
constituer autour de personnalités influentes, sans "liquidation" suivant les
méthodes fascistes. Par exemple, la rivalité d'Ismet Inönü et de Celâl Bayar a pris
naissance à l'intérieur du Parti Républicain du peuple, du vivant même d'Atatürk. Ce
dernier trait est particulièrement important. Dans la mesure où les factions se
développent librement à l'intérieur du parti unique, celui-ci devient un simple cadre
qui limite les rivalités politiques sans les détruire : prohibé à l'extérieur, le
pluralisme renaît à l'intérieur du parti, où il peut jouer le même rôle".
Le Parti Républicain du Peuple accomplissait la mission d'école politique
préparant la société à la vie démocratique pluripartite. Mais même les hommes les
plus proches d'Atatürk avaient été influencés par l'ascension du fascisme et de son
modèle italien. Nous savons qu'un projet de restructuration du Parti républicain du
peuple, selon le modèle fasciste, était arrivé jusqu'au devant d'Atatürk, passant
même par l'approbation d'Ismet Inönü. La réaction implacable d'Atatürk à cette
proposition reste très connue et digne de réflexion : il avait qualifié le projet d'
"absurde" et les dirigeants décrits dans le modèle proposé, de
"tyrans". Certaines choses qu'Atatürk a réalisées ou qu'il a tâché de
réaliser, nous convainquent qu'il s'était déjà approprié la conception de démocratie
"participative" de nos jours. (A ce propos, la conception de démocratie
kémaliste est bien plus progressiste que celle de la Constitution du 12 septembre 1980
!).
Pour la première fois au monde, une fête nationale a été offerte aux enfants
et, par là, on a voulu leur donner la conscience d'être les futurs maîtres du pays.
Certes, le fait que les enfants s'assoient, le 23 avril de chaque année, dans les
fauteuils des autorités publiques et qu'ils fassent semblant de les remplacer
provisoirement dans leurs fonctions, a un sens au delà d'un jeu. Peut-être la première
fois encore, un chef national avait confié ses réformes à la jeunesse et il lui avait
demandé de s'opposer, en cas de nécessité, à ceux qui détiennent le pouvoir politique
au pays. Il a aussi amené l'âge minimum de vote à 18 ans. C'est toujours Atatürk qui a
accordé à la femme turque ses libertés et ses droits politiques, sans besoins et
exigences préliminaires, bien avant que certains pays occidentaux considérés comme la
mère patrie de la démocratie ne le fassent, et qui s'est efforcé de faire gagner du
terrain à la femme dans la vie politique.
Bien que les 404 "Maisons du peuple" et quelque quatre mille
"Chambres du peuple" qui embrassaient tout le pays tel un réseau de culture,
soient administrativement attachées au parti unique, elles étaient en fait dotées, dans
une large mesure, d'une structure indépendante et démocratique. Grâce à ces
institutions, le peuple a non seulement trouvé l'occasion d'améliorer son éducation et
de développer sa personnalité, mais aussi celle de participer, d'une manière active, à
la vie sociale et politique. On procurait à ceux qui avaient eu du succès dans les
activités des Maisons du peuple le droit de se présenter dans les listes de candidats du
Parti Républicain du Peuple aux élections.
Les "Instituts de village" fondés en 1940 sont aussi le fruit de la
réforme kémaliste. L'enseignement assuré dans ces établissements a beaucoup contribué
à l'enracinement de la "culture démocratique" dans le pays, aussi bien par son
contenu que par sa pratique. Les instituts de village ont constitué un moyen important
par lequel le paysan a pu participer à la vie sociale, puis politique. D'ailleurs,
l'objectif de l'éducation kémaliste était claire : c'était de faire acquérir la
"conscience nationale" à une société provenant d'une tradition d'
"Umma" et de transformer le "sujet" en "citoyen". Atatürk
s'adressait aux enseignants ainsi : "Nous vous demandons de former des générations
pourvues de pensée libre, de conscience libre, d'opinion libre".
Atatürk a concrètement démontré qu'il croyait à une démocratie
"participative" basée sur l'organisation d'une "société civile". La
restructuration de l' "Agence de presse d'Anatolie", en tant que société
anonyme au lieu d'organisme d'Etat, ne datait que de 1925. Pendant cette restructuration,
bien que l'Etat ait investi la totalité du capital social, la moitié des parts de la
société était consacrée aux employés. Quand la société anonyme de Télégraphe et
Téléphone qui installerait, plus tard, le premier radiophonique et engendrerait aussi le
futur établissement de Radio et Télévision turques, était fondée en 1927, la
totalité de ses parts appartenait aux personnes privées. A côté de la Banque agricole
de Turquie qui demeurait une entreprise d'Etat, la Banque d'Affaires de Turquie a été
fondée en tant qu'exemple d'entreprise "privée". Atatürk était parmi ses
actionnaires. Pendant les premières années de la République, Atatürk était toujours
à la tête de ceux qui s'efforçaient d'apprendre le coopératisme au peuple et d'inciter
la société turque au coopératisme. Il était le membre numéro un de la coopérative du
crédit agricole de Tasucu et celui de la Coopérative de consommation des fonctionnaires
d'Etat d'Ankara.
Atatürk avait rejeté les modèles étatistes proposés pour les Fondations de la
langue turque et de l'histoire turque auxquelles il attachait beaucoup d'importance en
raison de la réforme dont il était le bâtisseur. Même le modèle de l'Académie
française ne lui a pas paru convenable. Il ne s'est pas contenté de former ces
institutions en tant que fondations autonomes, il les a aussi déclarées "ses
héritières", pour leur assurer, à l'avenir, l'indépendance matérielle vis-à-vis
de l'Etat et des pouvoirs politiques.
Toutes ces oeuvres se sont-elles réalisées à une époque où la démocratie
participative et des institutions autonomes étaient à la mode dans tout le monde ? Bien
au contraire... Elles se sont réalisées à une époque où tout dépendait, partout, de
l'Etat, et où rien, y compris la famille, ne pouvait échapper au contrôle et aux
réglementations de l'Etat. Elles se sont réalisées à l'époque de l'ascension du
fascisme et du communisme et malgré les suggestions proches à ces idéologies ! Du
pouvoir d'Atatürk jusqu'à la Constitution du 27 mai 1980, ce sont des kémalistes qui
ont apporté la conception d'institution indépendante et démocratique à la Turquie. En
un temps où la conception de "société civile" n'existait pas encore et dans
un pays pauvre et inculte où régnaient les traditions répressives, les bons grains de
la future "société civile" ont été semés, un par un.
Les faits et événements historiques ne sont pourvus d'un sens que lorsqu'ils sont
jugés par rapport aux conditions de leur époque. Et un modèle de gouvernement d'un
moment et d'une société donnés ne peut être évalué que de deux façons : en le
comparant, soit avec un autre modèle de gouvernement qui l'a précédé dans cette
société, soit avec d'autres modèles de gouvernements des autres sociétés qui
possèdent actuellement les mêmes conditions que la société dont il s'agit... Chacune
de ces deux approches nous montre, en évidence, qu'il faut considérer la Turquie
kémaliste comme assez démocratique. Il est indiscutable que le régime d'Atatürk était
bien plus démocratique que le régime ottoman qui l'a précédé, et ainsi que d'autres
régimes qui existaient dans d'autres pays sous-développés comportant, à la même
époque, des conditions similaires (même, que ceux qui les comporteront plus tard).
L'historien Sina Aksin, avance une approche encore plus osée : il compare le
régime kémaliste de parti unique avec les régimes des pays européens de la même
période. Il conclut ainsi :
"Notre démocratie actuelle, grâce à ses fondements solides jetés du vivant
d'Atatürk et renforcés sous Inönü, est plus avancée que celle de l'époque
d'Atatürk. Mais, tandis que, à l'époque d'Atatürk, notre démocratie était plus
avancée que la moyenne de celles d'Europe, depuis 1945, nous sommes en deçà de cette
moyenne. Donc, notre démocratie s'est avancée en soi, mais elle a régressé par rapport
à l'Europe".
Il faut se demander pourquoi Mustafa Kemal n'a pas désiré le système
présidentiel, c'est-à-dire, être élu par le peuple ? Pourquoi l'Assemblée nationale
turque a refusé, a pu refuser que le mandat présidentiel se porte à sept ans, que
Mustafa Kemal soit doté du pouvoir de dissoudre l'Assemblée nationale et qu'il porte le
titre de Commandant en chef des forces armées turques ? Comment se fait-il que les cent
quarante deux savants et scientifiques allemands et autrichiens qui avaient quitté leur
pays pour fuir le joug hitlérien, ont choisi la Turquie comme terre d'asile, au lieu des
pays développés et prospères de l'Occident ? On peut se demander pour quelle raison,
ces hommes scientifiques d'une renommée à l'échelle mondiale, pour la plupart juifs ou
de gauche, ont rendu service, plus de dix ans, à un pays sous-développé où dominait un
régime d'oppression, pour fuir le régime d'oppression d'un pays développé ?
Quoiqu'Atatürk n'a jamais mis le pied, que ce soit à titre officiel ou bien
privé, à l'étranger, plusieurs hommes d'Etat connus, du Roi d'Angleterre au Prince
héritier suédois et au Premier ministre de la France, faisaient presque la queue pour
rendre visite au Président d'un pays sous-développé. Cet intérêt manifesté à
l'égard d'Atatürk était très significatif !
Dans les années 20, il n'y avait que quatre pays, dans "le monde ancien", qui
avaient pu garder leur indépendance : la Turquie, la Chine, l'Iran et l'Abyssinie
(l'Ethiopie actuelle). Mais les trois derniers cités, n'ont pas pu, par la suite,
échapper à l'occupation. Une déclaration de Mussolini avait suscité, dans une
atmosphère tendue, une vive inquiétude en Turquie. Sur ce fait, Mussolini s'est vu
obligé de donner d'emblée ce message à l'ambassadeur turc : "La Turquie n'est pas
concernée, car elle est un pays européen".
Pourquoi la Turquie d'il y a soixante ans était considérée comme un pays
européen plus que celle d'aujourd'hui, au point que même un dictateur fasciste comme
Mussolini avait senti le besoin de rectifier ses propos ?
Ismet Inönü qui, mettant un terme au régime de "parti unique", a
achevé une phase importante du processus de démocratisation entamé par Atatürk,
allait, plus tard, dire ceci : "Il faut définir Atatürk, au sujet du gouvernement
d'Etat, comme indépendantiste, républicain et partisan du régime démocratique. (...)
Si sa santé le lui avait permis, il aurait, peut-être lui même, achevé son oeuvre,
même avant la deuxième Guerre Mondiale."

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De gauche à
droite :
Gül Ilbay, Murat Erpuyan, Yasemin ÖZTÜRK,
Muallat Daudonnet, Ahmet Taner Kislali, Zeliha Erpuyan |
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