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Ataturquie

A TA TURQUIE, Association socio-culturelle

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Hommage à Ahmet TANER KISLALI

"Atatürk et la démocratie"
de
A h m e t   T a n e r   K I S L A L I

Traduit du turc par Monsieur
Babür KUZUCUOGLU

Extrait du livre Regards sur Atatürk

"Regards sur Atatürk"

  Comme toutes les plantes ne poussent pas dans tous les climats, ainsi l'instauration et la survie de la démocratie ne sont réalisables que grâce à certaines conditions précises : industrialisation, urbanisation, un niveau donné de richesse et d'éducation... Une société organisée, pluraliste où les pouvoirs sont répartis et s'équilibrent mutuellement, au point que la domination de l'un d'entre eux ne serait plus possible... Un réseau de communication de masse étendu et efficace...

  Toutes celles-ci sont, en quelque sorte, les conditions "objectives" de la démocratie. Pourtant l'existence, en grande partie, de ces conditions n'implique pas, d'une façon inhérente, l'existence de la démocratie elle-même. Car la démocratie requiert aussi une condition "subjective" : la culture démocratique... Et cette culture démocratique, basée sur la "tolérance et le consensus", ne peut se créer que grâce à l'appropriation de la démocratie comme un mode de vie. Cela exige une très longue durée... Cette culture démocratique s'implante petit à petit dans la société;on en prend conscience, à force d'endurer, au cours des années, tous les malaises engendrés par l'intolérance et par les divergences d'idées et d'opinions.

  Nous savons que, en Anatolie des années 20, presque aucune de ces conditions n'existait... Nous y sommes face à une société agricole qui demeure dépourvue des deux classes sociales qui sont à l'origine de la démocratie occidentale. Ni une vraie bourgeoisie, ni une classe ouvrière à proprement parler, n'y étaient déjà nées... Pas de radio... Le tirage des journaux au plus large public n'atteint que trois ou quatre mille exemplaires... Au sein de cette société, règne, aussi bien au niveau familial qu'au niveau social, une culture, loin d'être démocratique, où on obéit impérativement aux "grands" et où aucune discussion n'est tolérée. En dehors de quelques élites, personne ne connaît, ni donc n'exige la liberté et la démocratie.

  Pour bien juger la thèse d' "il n'y a pas de démocratie dans le kémalisme", il ne suffit pas d'évoquer seulement la condition de l'Anatolie des années 20 et 30 ; il faut aussi évaluer celle de l'Occident dans le même temps, c'est-à-dire la situation d'alors des pays de nos jours démocratiques.

  Dans les années 30, une démocratie participative, au sens actuel, n'existe nulle part en Europe. L'Italie en 1922, le Portugal en 1927, le Japon en 1930, l'Allemagne en 1933, l'Espagne en 1938 s'étaient appropriés le régime "fasciste". La France où une forme gouvernementale centralisatrice dominait, allait aussi se rendre peu à peu au fascisme. Même Max Weber, ce sociologue renommé, définit la démocratie ainsi : "Dans la démocratie, le peuple élit un chef à qui il peut se fier. Le chef élu dit : "Maintenant taisez-vous et obéissez à moi". Dorénavant ni le peuple, ni le parti n'interviennent plus dans son action. Nous ne devons pas oublier que même les pays industrialisés comme l'Allemagne, l'Italie et le Japon ne sont pas retournés dans la démocratie par leur "dynamique interne", mais par les "impératifs imposés", à cause de la défaite dans la Deuxième Guerre Mondiale. Nous ne devons pas l'oublier, pour que nous puissions mieux comprendre les vertus du kémalisme et son attitude vis-à-vis de la démocratie !

  A quoi pensait-il donc, Mustafa Kemal, dans une société dépourvue des conditions aussi bien "objectives", que "subjectives" de la démocratie et dans un monde où le fascisme était en ascension et la démocratie en régression ? A quel type de gouvernement désirait-il préparer la société ?


  Pour Atatürk, le principe de "républicanisme" était synonyme de "démocratie" : "le régime républicain signifie le modèle de l'Etat consistant en un système démocratique. Nous avons fondé la République. Maintenant qu'elle aura bientôt dix ans révolus, il faut mettre, aux moments propices, tous les principes de la démocratie en application. L'existence des partis politiques dans les pays dont le régime est fondé sur la souveraineté nationale, est tout à fait naturelle. Toujours est-il qu'en Turquie aussi, les partis politiques chargés de se surveiller les uns les autres, vont naître."

  Pour Atatürk, la démocratie était, avant tout, une question de liberté :
"La volonté et la souveraineté appartiennent et doivent appartenir à l'ensemble de la nation. La démocratie n'est pas un système d'aide sociale ni d'organisation économique. Elle n'est pas, non plus, une question de prospérité matérielle. Une conception pareille ne peut servir qu'à occulter les besoins de liberté politique des citoyens... Toutes les libertés des individus qui constituent la nation, à savoir la liberté de vie, la liberté de travail, la liberté d'opinion et de conscience doivent être garanties au sein de cette nation".

  Atatürk s'est beaucoup efforcé de propager l'idée de "liberté" dans la société. De plus il l'a fait, non pas à une période où la liberté et la démocratie étaient en ascension, mais à celle où l'opinion selon laquelle la liberté et la démocratie étaient "mauvaises" et "nuisibles" se répandait, dans une large mesure, dans toute l'Europe. Le livre intitulé "Les Instructions civiques" qu'il avait lui-même rédigé, était comme un "manuel" destiné à apprendre la liberté et la démocratie au peuple. D'ailleurs, ce pamphlet a, plus tard, fait partie des livres scolaires. Par exemple, "l'opinion publique" qui est l'un des éléments fondamentaux de la démocratie y était décrite ainsi : "Dans un gouvernement fondé sur la souveraineté nationale, l'opinion publique joue un grand rôle. Sans la liberté de la presse et de réunion et sans consacrer un grand champ d'activité à la critique au sujet des affaires publiques, l'opinion publique ne peut pas accomplir son devoir. La propagation et l'ascension de l'idée de souveraineté nationale et de gouvernement représentatif ne peut se réaliser que grâce à l'action de l'opinion publique".

  Ses réflexions à propos de la liberté de la presse, dans ce livre, nous démontrent à quel point Atatürk était "partisan de la liberté" : "Le moyen le plus efficace pour supprimer les inconvénients qui peuvent découler de la liberté de la presse, n'est aucunement de la restreindre, comme on l'a fait dans le passé. Le moyen de supprimer les inconvénients engendrés par la liberté de la presse n'est que la liberté de la presse elle-même".

  Comment peut-on qualifier de dictateur celui qui peine autant pour apprendre la liberté et la démocratie à un peuple qui ne les connaît, ni donc ne les exige ?

  Nous savons qu'Atatürk, au cours de l'élaboration des statuts du "Parti du peuple" qui allait devenir plus tard Parti républicain du peuple, attachait beaucoup d'importance à montrer avec insistance que ce parti était "laïque et démocrate". Ce qu'il avait dit à l'Ambassadeur de France de l'époque, est d'une évidence indubitable : "Je ne vais pas mourir laissant derrière moi, un modèle néfaste tel que le pouvoir personnel. Je vais fonder une république parlementaire".
Rien ne l'empêchait de devenir sultan, ni calife. Bien au contraire, aussi bien son entourage que les musulmans d'autres pays, lui adressaient des suggestions dans ce sens. Mais lui les refusait d'emblée, sans aucune hésitation. Il considérait même la Présidence de la République comme une fonction temporaire. Dans sa réponse à la lettre de Fethi Okyar datée du 9 août 1930, nous lisons ces lignes : "Comme vous le savez, à cause de mon titre officiel, je ne peux pas actuellement exercer la fonction de Présidence du Parti Républicain du peuple. C'est Ismet Pacha qui l'accomplit effectivement. Lorsque j'aurai achevé ma mission en tant que Président de la République, je remplirai en fait la fonction de présidence du Parti Républicain du peuple que j'ai moi-même fondé. Cela est tout à fait naturel".


  Il est évident que l'objectif de Mustafa Kemal était la démocratie et qu'il ne prenait pas la république et la démocratie pour deux choses distinctes. Et il n'a pas dévié de cette conviction, même dans une époque où les conditions du pays étaient défavorables et où celles du monde allaient entièrement à l'encontre. Il a critiqué tous les régimes d'oppression. Il a mis l'accent sur le fait que ni le système fasciste, ni le système communiste, ni le système "corporatif" basé sur des corps de métiers n'étaient enviables pour la Turquie. Mais pour en conclure, cette argumentation ne suffit pas. Nous ne pouvons pas juger l'attitude du kémalisme envers la démocratie, en nous référant uniquement au contexte verbal. L'essentiel est de savoir ce que le kémalisme a fait pour accéder à la démocratie.

  Mustafa Kemal, dès l'instant où il a mis le pied à Samsun jusqu'à la fin de ses jours, a tâché de ne pas instaurer un pouvoir personnel. Il a cherché à faire son chemin, en recourant, non pas à la coercition et la menace, mais à la persuasion. Que même la Guerre d'Indépendance nationale ait été menée sous le contrôle d'une Assemblée nationale relativement démocratique, à travers des discussions et des critiques, parfois très sévères, est important et significatif. En faisant ce choix, Mustafa Kemal agissait certainement aussi dans le but d'acquérir une certaine légitimité au mouvement de libération, aussi bien à l'intérieur du pays qu'à l'étranger. Pourtant, il était le seul pacha vainqueur, même plus d'une fois, de l'armée ottomane pendant la première Guerre Mondiale ; il était déjà un héros réputé à l'échelle nationale. Il lui aurait été plus facile de diriger le mouvement de libération nationale dans une "hiérarchie de commandement". Il ne l'a pas fait. A travers presque tous ses actes décisifs, il a démontré que la démocratie, le soutien populaire, étaient pour lui un choix. Quand la révolution était en danger et qu'il s'est vu obligé de recourir aux mesures rigoureuses, il n'a jamais considéré cette situation comme un cas "normal". Il a dit qu' "on n'approuve ce genre de mesures que quand on est face à de très grands dangers et qu'il est impossible de les prévenir autrement".


  Même dans la première Assemblée nationale qui fonctionnait pendant la guerre d'Indépendance, se trouvait déjà un groupe d' "opposition" composé de quelques 120 députés. Ceux-ci soutenaient, par exemple, que pendant les débats sur le projet de loi de lutte contre la syphilis et le paludisme, que, non pas les microbes, mais la volonté de Dieu était à l'origine des maladies. En 1923, quand l'Assemblée nationale allait se renouveler, l'opposition était audacieuse au point qu'elle pouvait combiner des "intrigues" pour empêcher Mustafa Kemal d'être réélu. Les députés d'opposition avaient proposé qu'une nouvelle condition soit ajoutée au texte de la loi électorale : "Ceux qui ne sont pas nés à l'intérieur des frontières actuelles du pays ou qui n'ont pas habité sans interruption une circonscription électorale pendant cinq ans, ne peuvent pas se présenter aux élections législatives". Cela va sans dire que cette proposition visait directement Mustafa Kemal. Car Salonique, son lieu de naissance, était restée en dehors des nouvelles frontières du pays. Et, comme il n'avait pas cessé de courir d'un front à l'autre, sur l'étendue de l'Empire ottoman, il n'avait pas pu habiter quelque part pendant cinq ans. Mustafa Kemal a pris la parole dans l'Assemblée et a exprimé ses pensées à propos de l'initiative qui tâchait de le priver des "droits les plus élémentaires de citoyenneté". Cette tentative a finalement échoué. Les télégrammes de protestation ont été abondamment expédiés, à peu près de tous les coins du pays, aux députés d'opposition qui avaient déposé la motion.


  Le 9 septembre n'était pas seulement le jour de la libération d'Izmir, mais aussi la date de fondation, un an plus tard, du Parti républicain du peuple sous le nom de "Parti du peuple". Mais, tandis qu'Atatürk fondait ce parti afin de réaliser sa réforme, il n'existait pas de réglementation juridique pour empêcher la création d'autres partis. En 1924, un groupe composé d'anciens compagnons de guerre d'Atatürk a fondé le Parti républicain progressiste. A quoi aspirait-il ce parti ? A quoi s'opposait-il ? Etait-il dissous, parce qu'il demandait encore plus de liberté, plus d'élans ? Non ... Ni les pionniers de ce mouvement, comme Rauf Orbay et Kâzim Karabekir, ni le programme du parti, n'avaient même cherché à dissimuler le vrai but de cette tentative : celui-ci était de "restaurer le régime de sultanat et de califat" sans se retarder encore plus et, par conséquent, de prévenir la révolution et la voie vers la démocratie.


  Mustafa Kemal s'impatientait de voir naître, le plus tôt possible, une opposition, pourvu qu'elle ne soit pas "contre-révolutionnaire" et qu'elle reste attachée à la démocratie. En dépit de la présence d'un milieu assez vaste de liberté d'opinion et de libre discussion au sein de son parti, cela ne lui suffisait pas. De ce fait, la création du Parti libre (en 1930) était directement due à ses efforts. Est-il possible de ne pas être du même avis qu'Ergun Özbudun qui raisonne ainsi : "On ne peut imaginer aucun régime totalitaire qui prenne sciemment l'initiative de créer une opposition". Au moment où le Parti libre venait d'être fondé, nous trouvons ces lignes dans une lettre d'Atatürk adressée à Fethi Bey (Okyar) : "Discuter librement des affaires de la nation dans l'Assemblée nationale et devant la nation, et que des personnalités de bonne volonté et des partis soutiennent les intérêts suprêmes de la nation, en exposant leurs pensées, est un système dont j'étais épris et partisan depuis ma jeunesse".


  A cette époque-là, d'autres partis aussi étaient fondés, mais ils sont restés presque inconnus parce qu'ils n'arrivaient pas à faire sentir leur poids dans la vie politique. Cependant, on espérait que le Parti libre, en tant que parti "libéral", pourrait créer l'opposition démocratique tant désirée par Atatürk, contre le Parti républicain du peuple qui était un parti "étatiste", et accélérer le processus de démocratisation. Mais ce parti aussi s'est bientôt muni d'une identité "contre-révolutionnaire". C'est plutôt la question de régime qui a dominé le débat politique, tandis que des divergences d'opinion socio-économiques étaient poussées en arrière plan. Même Fethi Okyar, dans ses discours, a commencé à soutenir que le port du chapeau était d'un mécréant et qu'il fallait restaurer le "chériat"(1) et le port du "fez". Il est remarquable qu'Atatürk, bien qu'il ait aperçu ce déroulement de faits désagréables, n'ait pas cherché à intervenir et à dissoudre le parti. Mais, cette fois-ci, Fethi Bey lui-même a estimé nécessaire la dissolution du parti dont il était le président, parce qu'il craignait de mener une lutte ardente contre un parti à la tête duquel se trouvait Atatürk et qu'il avait peur que des remous importants, dans le pays, résultent de cette situation.


  Toujours est-il qu'au sein du "parti unique", le pluralisme idéologique était toléré. (Il est impossible d'imaginer un pareil cas, sous un régime d'oppression !) Quoique l'un des principes de "Six Flèches" soit celui d'étatisme, Celal Bayar et ses compagnons pouvaient explicitement adopter, à l'intérieur du parti, une attitude "libéraliste" et ils pouvaient accéder aux importantes fonctions de l'Etat. Mais Atatürk, en trouvant ceci insuffisant, a permis aux "indépendants" d'entrer dans l'Assemblée nationale et d'y composer un groupe. Il croyait catégoriquement que "l'opposition légale" était utile, voire indispensable.


  Il est vrai que, pendant l'abolition du "régime de sultanat", Atatürk avait fait des discours sur un ton menaçant pour briser les réactions et qu'il avait réprimé par la "violence" les émeutes contre la révolution. Mais il a défini d'une manière incontestable, la méthode dont il croyait la justesse :
"De même que répondre aux courants d'idées, en recourant aux moyens qui ne sont pas basés sur des idées, ne peut pas mater ces courants. De même, quand vous parlez avec quelqu'un, si vous refusez par la violence l'une de ses idées, il vous résiste. A force de résister, il s'approprie, de plus en plus, cette fausse idée. De ce fait, on ne peut rejeter des courants d'idées en s'adressant ni à la répression, ni à la violence, ni à la force. Ainsi, au contraire, ils se renforcent. La solution la plus efficace est de répondre à un courant d'idées par un autre courant d'idées". Mustafa Kemal était non seulement partisan des libertés et d'une opposition démocratique, mais il défendait aussi l' "indépendance du pouvoir judiciaire". Il disait : "L'indépendance d'un pays dont la justice n'est pas indépendante, est fort discutable". Est-il possible qu'une opinion pareille appartienne à un dictateur ?


  Nous savons bien que Maurice Duverger, le politologue français renommé, avait méticuleusement étudié le pouvoir du "parti unique kémaliste". Il avançait que cette forme de gouvernement était destinée à préparer le milieu et les conditions nécessaires à la démocratie dans les sociétés où domine un régime d'oppression absolu, pour en finir par réaliser une démocratie entière. Duverger soutient que le kémalisme est l'idéologie "la plus appropriée" au passage en démocratie, dans les pays en voie de développement qui ne possèdent pas une tradition démocratique.


  La mission du parti unique kémaliste était de préparer la société à une démocratie pluraliste. Le système de parti unique était instauré par la force des choses, mais il a été prévu non pas comme une formation durable, mais simplement pour une période restreinte, exigée par le passage en démocratie. Avec sa structure basée sur les "foyers" qui s'organisaient, en quelque sorte, comme des comités de fonctionnaires d'Etat et de notables, ce parti ressemblait, au début, plutôt à des partis de masse qu'à des partis totalitaires. Sa porte était ouverte à tout le monde. Falih Rifki Atay, dans son livre intitulé "Cankaya", décrivait cette situation ainsi : "Ceux qui qualifient son parti de parti unique se trompent. Le Parti du peuple était un parti composite qui cherchait, en son sein, à brider toutes les tendances, du réactionnarisme le plus marqué jusqu'aux opinions les plus progressistes, dans une discipline de principes incontestables. Dans ce parti composite, c'est nous qui demeurions comme des étrangers, des suspects. Il n'était pas rare que nous ayons suggéré à Atatürk de réunir autour de lui ceux qui croyaient à la cause et de liquider ceux qui n'y croyaient pas".


  En d'autres termes, le parti unique d'Atatürk incluait en soi le pluralisme qui n'existait pas à l'extérieur. La formation qui est, plus tard, devenue d'abord le parti de l'opposition, ensuite celui du pouvoir démocratique, a aussi été issue des rangs de ce parti. Quoique les six principes fondamentaux du parti aient figuré, en même temps, dans la Constitution de l'époque, les pouvoirs futurs, hostiles à ces principes ne se sont presque jamais plaint de cette "constitution du parti unique".


  Lorsque Maurice Duverger parle longuement du parti unique kémaliste, dans son livre intitulé "Les partis politiques", il s'exprime ainsi : "(...) Il faut ajouter que l'adhésion était ouverte, que le mécanisme d'expulsions et de purges n'existait pas, qu'il n'y avait ni uniformes, ni défilés, ni discipline rigide. En fait, la démocratie intérieure du parti semble avoir été assez développée. Officiellement, tous ses dirigeants, à tous les degrés, étaient élus ; pratiquement, l'élection ne paraît guère avoir été plus "dirigée" que dans les partis des régimes pluralistes. Il est remarquable aussi que des factions assez nombreuses aient pu se constituer autour de personnalités influentes, sans "liquidation" suivant les méthodes fascistes. Par exemple, la rivalité d'Ismet Inönü et de Celâl Bayar a pris naissance à l'intérieur du Parti Républicain du peuple, du vivant même d'Atatürk. Ce dernier trait est particulièrement important. Dans la mesure où les factions se développent librement à l'intérieur du parti unique, celui-ci devient un simple cadre qui limite les rivalités politiques sans les détruire : prohibé à l'extérieur, le pluralisme renaît à l'intérieur du parti, où il peut jouer le même rôle".


  Le Parti Républicain du Peuple accomplissait la mission d'école politique préparant la société à la vie démocratique pluripartite. Mais même les hommes les plus proches d'Atatürk avaient été influencés par l'ascension du fascisme et de son modèle italien. Nous savons qu'un projet de restructuration du Parti républicain du peuple, selon le modèle fasciste, était arrivé jusqu'au devant d'Atatürk, passant même par l'approbation d'Ismet Inönü. La réaction implacable d'Atatürk à cette proposition reste très connue et digne de réflexion : il avait qualifié le projet d' "absurde" et les dirigeants décrits dans le modèle proposé, de "tyrans". Certaines choses qu'Atatürk a réalisées ou qu'il a tâché de réaliser, nous convainquent qu'il s'était déjà approprié la conception de démocratie "participative" de nos jours. (A ce propos, la conception de démocratie kémaliste est bien plus progressiste que celle de la Constitution du 12 septembre 1980 !).


  Pour la première fois au monde, une fête nationale a été offerte aux enfants et, par là, on a voulu leur donner la conscience d'être les futurs maîtres du pays. Certes, le fait que les enfants s'assoient, le 23 avril de chaque année, dans les fauteuils des autorités publiques et qu'ils fassent semblant de les remplacer provisoirement dans leurs fonctions, a un sens au delà d'un jeu. Peut-être la première fois encore, un chef national avait confié ses réformes à la jeunesse et il lui avait demandé de s'opposer, en cas de nécessité, à ceux qui détiennent le pouvoir politique au pays. Il a aussi amené l'âge minimum de vote à 18 ans. C'est toujours Atatürk qui a accordé à la femme turque ses libertés et ses droits politiques, sans besoins et exigences préliminaires, bien avant que certains pays occidentaux considérés comme la mère patrie de la démocratie ne le fassent, et qui s'est efforcé de faire gagner du terrain à la femme dans la vie politique.


  Bien que les 404 "Maisons du peuple" et quelque quatre mille "Chambres du peuple" qui embrassaient tout le pays tel un réseau de culture, soient administrativement attachées au parti unique, elles étaient en fait dotées, dans une large mesure, d'une structure indépendante et démocratique. Grâce à ces institutions, le peuple a non seulement trouvé l'occasion d'améliorer son éducation et de développer sa personnalité, mais aussi celle de participer, d'une manière active, à la vie sociale et politique. On procurait à ceux qui avaient eu du succès dans les activités des Maisons du peuple le droit de se présenter dans les listes de candidats du Parti Républicain du Peuple aux élections.


  Les "Instituts de village" fondés en 1940 sont aussi le fruit de la réforme kémaliste. L'enseignement assuré dans ces établissements a beaucoup contribué à l'enracinement de la "culture démocratique" dans le pays, aussi bien par son contenu que par sa pratique. Les instituts de village ont constitué un moyen important par lequel le paysan a pu participer à la vie sociale, puis politique. D'ailleurs, l'objectif de l'éducation kémaliste était claire : c'était de faire acquérir la "conscience nationale" à une société provenant d'une tradition d' "Umma" et de transformer le "sujet" en "citoyen". Atatürk s'adressait aux enseignants ainsi : "Nous vous demandons de former des générations pourvues de pensée libre, de conscience libre, d'opinion libre".


  Atatürk a concrètement démontré qu'il croyait à une démocratie "participative" basée sur l'organisation d'une "société civile". La restructuration de l' "Agence de presse d'Anatolie", en tant que société anonyme au lieu d'organisme d'Etat, ne datait que de 1925. Pendant cette restructuration, bien que l'Etat ait investi la totalité du capital social, la moitié des parts de la société était consacrée aux employés. Quand la société anonyme de Télégraphe et Téléphone qui installerait, plus tard, le premier radiophonique et engendrerait aussi le futur établissement de Radio et Télévision turques, était fondée en 1927, la totalité de ses parts appartenait aux personnes privées. A côté de la Banque agricole de Turquie qui demeurait une entreprise d'Etat, la Banque d'Affaires de Turquie a été fondée en tant qu'exemple d'entreprise "privée". Atatürk était parmi ses actionnaires. Pendant les premières années de la République, Atatürk était toujours à la tête de ceux qui s'efforçaient d'apprendre le coopératisme au peuple et d'inciter la société turque au coopératisme. Il était le membre numéro un de la coopérative du crédit agricole de Tasucu et celui de la Coopérative de consommation des fonctionnaires d'Etat d'Ankara.


  Atatürk avait rejeté les modèles étatistes proposés pour les Fondations de la langue turque et de l'histoire turque auxquelles il attachait beaucoup d'importance en raison de la réforme dont il était le bâtisseur. Même le modèle de l'Académie française ne lui a pas paru convenable. Il ne s'est pas contenté de former ces institutions en tant que fondations autonomes, il les a aussi déclarées "ses héritières", pour leur assurer, à l'avenir, l'indépendance matérielle vis-à-vis de l'Etat et des pouvoirs politiques.


  Toutes ces oeuvres se sont-elles réalisées à une époque où la démocratie participative et des institutions autonomes étaient à la mode dans tout le monde ? Bien au contraire... Elles se sont réalisées à une époque où tout dépendait, partout, de l'Etat, et où rien, y compris la famille, ne pouvait échapper au contrôle et aux réglementations de l'Etat. Elles se sont réalisées à l'époque de l'ascension du fascisme et du communisme et malgré les suggestions proches à ces idéologies ! Du pouvoir d'Atatürk jusqu'à la Constitution du 27 mai 1980, ce sont des kémalistes qui ont apporté la conception d'institution indépendante et démocratique à la Turquie. En un temps où la conception de "société civile" n'existait pas encore et dans un pays pauvre et inculte où régnaient les traditions répressives, les bons grains de la future "société civile" ont été semés, un par un.

  Les faits et événements historiques ne sont pourvus d'un sens que lorsqu'ils sont jugés par rapport aux conditions de leur époque. Et un modèle de gouvernement d'un moment et d'une société donnés ne peut être évalué que de deux façons : en le comparant, soit avec un autre modèle de gouvernement qui l'a précédé dans cette société, soit avec d'autres modèles de gouvernements des autres sociétés qui possèdent actuellement les mêmes conditions que la société dont il s'agit... Chacune de ces deux approches nous montre, en évidence, qu'il faut considérer la Turquie kémaliste comme assez démocratique. Il est indiscutable que le régime d'Atatürk était bien plus démocratique que le régime ottoman qui l'a précédé, et ainsi que d'autres régimes qui existaient dans d'autres pays sous-développés comportant, à la même époque, des conditions similaires (même, que ceux qui les comporteront plus tard).


  L'historien Sina Aksin, avance une approche encore plus osée : il compare le régime kémaliste de parti unique avec les régimes des pays européens de la même période. Il conclut ainsi :
"Notre démocratie actuelle, grâce à ses fondements solides jetés du vivant d'Atatürk et renforcés sous Inönü, est plus avancée que celle de l'époque d'Atatürk. Mais, tandis que, à l'époque d'Atatürk, notre démocratie était plus avancée que la moyenne de celles d'Europe, depuis 1945, nous sommes en deçà de cette moyenne. Donc, notre démocratie s'est avancée en soi, mais elle a régressé par rapport à l'Europe".


  Il faut se demander pourquoi Mustafa Kemal n'a pas désiré le système présidentiel, c'est-à-dire, être élu par le peuple ? Pourquoi l'Assemblée nationale turque a refusé, a pu refuser que le mandat présidentiel se porte à sept ans, que Mustafa Kemal soit doté du pouvoir de dissoudre l'Assemblée nationale et qu'il porte le titre de Commandant en chef des forces armées turques ? Comment se fait-il que les cent quarante deux savants et scientifiques allemands et autrichiens qui avaient quitté leur pays pour fuir le joug hitlérien, ont choisi la Turquie comme terre d'asile, au lieu des pays développés et prospères de l'Occident ? On peut se demander pour quelle raison, ces hommes scientifiques d'une renommée à l'échelle mondiale, pour la plupart juifs ou de gauche, ont rendu service, plus de dix ans, à un pays sous-développé où dominait un régime d'oppression, pour fuir le régime d'oppression d'un pays développé ?


  Quoiqu'Atatürk n'a jamais mis le pied, que ce soit à titre officiel ou bien privé, à l'étranger, plusieurs hommes d'Etat connus, du Roi d'Angleterre au Prince héritier suédois et au Premier ministre de la France, faisaient presque la queue pour rendre visite au Président d'un pays sous-développé. Cet intérêt manifesté à l'égard d'Atatürk était très significatif !
Dans les années 20, il n'y avait que quatre pays, dans "le monde ancien", qui avaient pu garder leur indépendance : la Turquie, la Chine, l'Iran et l'Abyssinie (l'Ethiopie actuelle). Mais les trois derniers cités, n'ont pas pu, par la suite, échapper à l'occupation. Une déclaration de Mussolini avait suscité, dans une atmosphère tendue, une vive inquiétude en Turquie. Sur ce fait, Mussolini s'est vu obligé de donner d'emblée ce message à l'ambassadeur turc : "La Turquie n'est pas concernée, car elle est un pays européen".


  Pourquoi la Turquie d'il y a soixante ans était considérée comme un pays européen plus que celle d'aujourd'hui, au point que même un dictateur fasciste comme Mussolini avait senti le besoin de rectifier ses propos ?


  Ismet Inönü qui, mettant un terme au régime de "parti unique", a achevé une phase importante du processus de démocratisation entamé par Atatürk, allait, plus tard, dire ceci : "Il faut définir Atatürk, au sujet du gouvernement d'Etat, comme indépendantiste, républicain et partisan du régime démocratique. (...) Si sa santé le lui avait permis, il aurait, peut-être lui même, achevé son oeuvre, même avant la deuxième Guerre Mondiale."

Ahmet KISLALI

De gauche à droite :
Gül Ilbay, Murat Erpuyan, Yasemin ÖZTÜRK,
Muallat Daudonnet, Ahmet Taner Kislali, Zeliha Erpuyan

   

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