Un charmant pavillon dans un quartier calme, à proximité du Centre d'Istanbul... Le sous-sol qui s'ouvre sur un agréable jardin y a été aménagé en lieu de détente (de moelleux sièges voisinent avec une riche bibliothèque et une cheminée) par Sener Aral, homme d'affaires d'une remarquable culture dans les domaines les plus divers, et son épouse Esin Afsar, chanteuse et compositeur de renommée internationale, comédienne également. C'est dans cette même vaste pièce qu'elle s'est réservé un espace où, entourée de très nombreux objets et photographies reflétant sa brillante carrière, elle peut s'adonner, en complicité avec son piano, à la création de nouvelles mélodies (adroitement adaptées, en général, aux vers d'éminents poètes humanistes turcs du Moyen-âge), ou bien, se plonger, à sa petite et coquette table, dans la rédaction d'articles sur des sujets très variés et destinés à la presse nationale. Elle vient d'écrire ses "Mémoires" dont la publication ne devrait pas tarder. Que raconte-t-elle dans ce livre ? On n'en connaîtra les détails une fois qu'il sera disponible chez les libraires... Cependant, la personnalité d'Esin, son passé et ses actuelles activités sont bien connues. Cet artiste qui, dans d'innombrables pays, a favorablement attiré l'attention de diverses populations, sur certains des admirables aspects de la civilisation turque, vit le jour, un 14 septembre, en Italie, sur la rive adriatique, à Bari exactement où son père, Nüzhet Hasim Sinanoglu, représentait son Etat en tant que Consul Général. Cet homme dynamique, nommé à ce poste (où il est resté dix années) par Mustafa Kemal Atatürk (le fondateur de la République Turque) afin aussi d'y observer de près la nature et l'évolution du fascisme, consacrait passionnément, ses moments de loisirs, à des activités littéraires. En plus de sa brillante étude sur la mythologie gréco-romaine, il a offert, par ses belles traductions, aux Turcs, la possibilité de découvrir, entre autres, "Vol de Nuit" de Saint Exupéry et "Arlequin, serviteur de deux maîtres" de Goldoni. Un des fruits de ses minutieuses recherches liées au régime mussolinien, fut un ouvrage sur ce sujet. D'autre part, il n'hésita pas à se séparer de sa voiture pour pouvoir, avec la recette de cette vente, publier un journal en turc pour ses compatriotes installés à l'étranger. Esin passa ses trois premières années (avec son frère aîné, Oktay, né, lui aussi, à Bari) dans le logement de fonction de ses parents qui s'étaient connus à Ankara, au Ministère des Affaires Etrangères où sa mère occupait, à l'époque, un poste de journaliste. Quelques années après leur retour dans la capitale turque, Esin suivit les cours, en même temps que son frère, du Collège d'Ankara. Oktay, après y avoir obtenu son bac, fit, grâce à une bourse de l'Etat Turc, des études scientifiques aux Etats-Unis, au sein de prestigieuses universités (comme Berkeley en Californie). Il avait 26 ans lorsqu'on vit sa photo sur la couverture du fameux hebdomadaire TIME qui le présentait, à ses lecteurs, comme le plus jeune professeur au monde, car il commençait alors à enseigner à la célébrissime université de Yale. Il y est toujours. Quant à Esin, elle fut admise, à 14 ans, au Conservatoire National d'Ankara. Là, simultanément avec les cours de piano, elle reçut (parce que Madame Hidalgo qui avait grandement contribué au développement vocal d'éminents artistes lyriques, dont Maria Callas et Leylâ Gencer, avait remarqué les belles qualités de sa voix) une solide formation d'art lyrique. Elle s'initia également, au ballet classique. Après ces diverses études au Conservatoire, Esin fut engagée, comme maître de chant (pour faire répéter leurs airs aux artistes de l'Opéra) par Muhsin Ertugrul (la figure devenue, déjà de son vivant, légendaire, de l'art dramatique en Turquie) qui, à l'époque, dirigeait le Théâtre et l'Opéra Nationaux Turcs. Ensuite, il la transféra dans la troupe théâtrale dont elle fit partie durant douze années. Elle interpréta de nombreux personnages dans les oeuvres de dramaturges turcs et étrangers (Marcel Aymé, Félicien Marceau...). C'est avec ses partenaires du Théâtre National qu'elle est montée, en 1965, pour la première fois, sur une scène en France. C'était au Théâtre Sarah Bernhardt, Place du Châtelet, à Paris, dans le cadre de l'inoubliable Théâtre des Nations qui fut le plus impressionnant festival international du spectacle sous ses formes les plus diverses. Elle incarnait l'un des personnages de "La nuit des Rois" de Shakespeare... 
Invitée par un théâtre privé d'Ankara, Meydan Sahnesi, elle y fut la vedette de "Fantastics", une comédie musicale. Le public fut chaleureusement sensible à ses qualités vocales. C'est alors que (c'était dans les années 60) elle abandonne progressivement l'art dramatique pour entamer une carrière de chanteuse. En quelques mois, elle devint la très appréciée interprète d'un répertoire qui échappe aux classements habituels : elle chantait surtout, dans des arrangements contemporains (souvent conçus par elle-même) des poèmes turcs très anciens ainsi que ses propres vers. 1969 fut l'année où elle reçut de nombreux Prix en Turquie et ailleurs, où elle commença à faire des tournées (avec pour titre, souvent, "Ambassadrice Culturelle de la Turquie") dans différents pays. On l'a vue se produire avec succès à "Télé-Dimanche" et à "Midi-Magazine", chanter aux côtés de Jacques Brel (c'est alors qu'elle reçut le Prix Dario Moreno), participer au Festival Télévisuel de Monte-Carlo (où l'avait invitée Grâce Kelly) en même temps que Gilbert Bécaud et Joséphine Baker... Sa triomphale tournée en Hongrie fut suivie par d'autres (dans les années 70) : Bulgarie, Roumanie, URSS, Japon, Maghreb, Italie, Belgique, Angleterre, Australie... L'un de ces voyages lui a fait retrouver, en 1986, la scène du Sarah Bernhardt (devenu, entre temps, le Théâtre de la Ville) à Paris, pour un récital. Dans les mêmes années, elle enregistra plusieurs disques et cassettes. Ces tournées ne sont pas interrompues dans les années 80. Elle chanta, notamment, en Suisse, aux Etats-Unis, en France (à Paris et dans beaucoup d'autres villes)... Sa brillante carrière se poursuit dans les années 1990. Elle continue à donner des récitals un peu partout (en Turquie, à l'étranger). Elle reçoit, de temps à autre, de nouveaux Prix. Le nombre de ses disques (dont un CD) et de ses cassettes augmente régulièrement. Esin, par sa personnalité, suscite de fidèles amitiés, comme de farouches inimitiés. La raison principale en est sa viscérale franchise. Elle n'aime pas mâcher ses mots car elle considère que les relations humaines doivent être imprégnées de clarté, de sincérité. Elle préfère s'exprimer, parfois brutalement, en face plutôt que derrière le dos. Elle déteste l'hypocrisie, ceux qui simulent dans cesse dans la vie, et ne supporte pas, elle qui est si modeste, les m'as-tu-vu. Il faut ajouter ici que ses incessants succès provoquent pas mal de jalousies dont certaines ne se distinguent pas par leur discrétion ! D'autre part, elle constate avec amertume que les médias de son propre pays ne manifestent que trop rarement de l'intérêt pour les réussites des artistes turcs à l'étranger. Ses tournées dans différentes contrées, qui suscitent de nombreux et élogieux échos sur place, ne sont même pas, parfois relatés dans la presse de sa patrie. Elle cite aussi de nombreux artistes turcs qui remportent des triomphes sur les plus prestigieuses scènes lyriques du monde et dont les succès sont quasi ignorés en Turquie. Meriç Sümen participa, en tant que danseuse-étoile, aux plus importants spectacles du Bolshoï, on l'a à peine su dans son pays ! Esin lit beaucoup. Les grands russes (Tolstoï, Tchékhov, Dostoïevski), Umberto Eco, Marquez figurent parmi ses écrivains favoris. (Elle aime souligner qu'une mauvaise traduction rend parfois illisible un chef-d'oeuvre). Parmi les auteurs turcs, elle aime, cela va de soi, Yachar Kemal, Aziz Nesin, Orhan Kemal, Kemal Tahir, Adalet Agaoglu et quelques autres depuis longtemps renommés eux aussi. Parmi les relativement nouveaux elle a une prédliection pour Orhan Pamuk (que les lecteurs français connaissent grâce aux traductions parues chez Gallimard). En poésie, elle considère Nazim Hikmet comme un génie universel qui a su mettre en valeur toute la richesse, toute la saveur de la langue turque. Après lui, elle cite aussitôt Ahmet Arif. 
La pureté de sa langue natale préoccupe vivement Esin. Dans la conversation, dans ses textes, elle évite, autant que possible, l'emploi des mots d'origines étrangères. Toutefois, elle est allergique à certains nouveaux mots inventés par tel ou tel écrivain et qui ne seront vraisemblablement jamais adoptés par le peuple dans son langage courant. Est-il nécessaire de préciser, par ailleurs, combien elle est irritée par l'emploi, de plus en plus fréquent, des termes anglais (le "talk-show" par exemple) dont on pourrait facilement trouver l'équivalent en turc. Il arrive à Esin, même depuis qu'elle est surtout connue comme chanteuse, de remonter avec succès sur les planches. (Elle regrette que son projet d'incarner, dans un même spectacle, les différents personnages féminins de Brecht, n'ait pas pu se concrétiser). Au théâtre, après Shakespeare bien sûr, elle aime les grands classiques autant que les meilleurs modernes. Elle est séduite par les mises en scène de Peter Brook, de Giorgio Strehler, de Peter Stein. Elle admire profondément Marcel Marceau "Le dieu de la pantomime". Elle regrette que Erdinç Dinçer (un brillant élève et disciple de Marceau) n'ai pas trouvé, en Turquie, les possibilités de faire la carrière qu'il méritait. Elle a un faible pour le cinéma français. Et parmi ses interprètes favoris figurent, au premier rang, Jeanne Moreau et Annie Girardot. Quand elle visite les musées, elle aime y rencontrer des toiles de Rembrandt, de Brueghel, de Van Gogh, de Renoir, de Dali, des grands peintres de la Renaissance italienne. Parmi ses peintres turcs préférés elle cite, en premier, Abidin Dino et Turgut Zaim. Elle nomme ensuite quelques artistes turcs plus jeunes. En sculpture, elle est particulièrement sensible aux oeuvres de Rodin et de Camille Claudel. Dès que la conversation s'oriente vers la musique et la chanson Esin, devient, naturellement, prolixe. Elle a combattu (même au sein des commissions ministérielles à la mode de la chanson dite "arabesque" tellement soutenue par les éditeurs de disques et les médias du pays. Elle préfère à ces "pleurnicheries hybrides" des oeuvres à message, comme celles dont elle compose la musique et, parfois, les paroles. Elle est convaincue que la musique turque atteindra sa plénitude grâce à la polyphonie. Elle vient d'enregistrer plusieurs chansons populaires anciennes, ainsi musicalement retravaillées, sous le titre général "Esin Alaturka"... Mozart et Beethoven sont ses compositeurs favoris ; elle adore l'opéra (les italiens surtout) ; elle aime écouter Jacques Brel, Barbara Streisand, Neil Diamond (qui a merveilleusement chanté, en anglais, "Ne me quitte pas")... Esin pratique le sport. La natation et la marche surtout. Elle s'est initiée, avec un maître indien, au yoga, durant cinq années. Chaque matin, elle consacre trois quarts-d'heure à une gymnastique mêlée de yoga (exercices conçus par elle-même). En matière de religion, les positions d'Esin sont très nettes. Autant elle respecte les vrais croyants (elle l'est elle-même), autant elle abhorre les tartufes de tous poils. En les évoquant, elle dit "Ils réussissent, c'est certain, à berner les hommes. Mais il leur est de toute façon, impossible de duper Dieu !". Elle rappelle que, dans son adolescence, on n'enseignait pas la religion dans les établissements scolaires, en Turquie. Lorsque sa fille était au collège, ces cours-là figuraient déjà au programme, mais demeuraient facultatifs. Par contre, son fils, plus jeune, a été contraint de les suivre, puisqu'ils étaient (et le sont toujours) imposés. Quand elle observe que le nombre de femmes bigotement couvertes augmente de jour en jour, elle se souvient de sa grand-mère qui, bien que profondément musulmane, ne s'habillait qu'à l'occidentale. Esin ne croit nullement à la sincérité des fondamentalistes, elle les considère comme des fourbes utilisant le Coran à des fins purement politiques. La gymnastique "physique" matinale d'Esin est généralement suivie d'une gymnastique "vocale". Elle passe ses journées avec le souci permanent de se perfectionner dans son art. Le soir, elle assiste à des spectacles, à des concerts. Quant à la "vie nocturne", cela ne l'a jamais attirée. Pour achever ce "portrait" (qui restera, néanmoins, riche en lacunes) précisions qu'Esin fait partie (souvent parmi les hauts responsables) de plusieurs associations : "Soutien à la vie contemporaine", "Pensée Ataturkiste", "Amitié Turco-Grecque", "Protection des Enfants et des Jeunes", "Antitabagistes", "Embellissement du quartier de Beyoglu à Istanbul"... Autant de reflets de ses diverses préoccupations liées au progressisme, à la fraternité humaine, à l'action humaniste, à la santé publique, à l'environnement... Ne soyons pas surpris si, un jour prochain, elle devient une militante active d'un organisme qui s'appellerait "Contre le fanatisme religieux et tout autre obscurantisme"... Extrait du N° 36 de la revue OLUSUM/GENESE  |