L'avocate de Dink
révèle un lourd secret de famille
Le Figaro - 27/12/2005
Fethiye Çetin a écrit un livre pour raconter que sa
grand-mère, arménienne, a été convertie de force au moment des massacres de 1915.
FETHIYE ÇETIN est avocate. Chaque matin, elle quitte son
appartement moderne, situé sur la rive asiatique d'Istanbul, pour rejoindre son cabinet
spécialisé dans la défense des minorités : minorités politiques, religieuses, femmes
en rupture de ban... A cinquante ans passés, cette femme sportive et entière n'a pas
oublié les trois années passées en prison, à Ankara, au lendemain du coup d'Etat de
1980. "A cette époque, rappelle-t-elle, il suffisait de penser de travers pour
risquer l'arrestation."
"Insulte à l'identité nationale turque"
Hrant Dink, le journaliste arménien dont elle défend la
cause, a lui aussi eu le tort de penser de travers. Dans un article publié par le journal
arménien Agos, dont il est le rédacteur en chef, il a exhorté les Arméniens à
"se tourner maintenant vers le sang neuf de l'Arménie indépendante, seule capable
de les libérer du poids de la diaspora". Dans ce même article, il invitait ses
semblables à rejeter symboliquement "la part altérée de leur sang turc". Mal
lui en a pris : le journaliste a été condamné, en octobre, à six mois de prison avec
sursis pour "insulte à l'identité nationale turque". Le tribunal de Sisli
(Istanbul), qui lui a infligé cette peine, est le même que celui qui doit juger Orhan
Pamuk. Pour suivre l'appel interjeté en faveur de Dink, et les tribulations qui
l'accompagnent, Fethiye Çetin s'arme de patience : "La Turquie est à la croisée
des chemins, commente-t-elle. L'important, c'est de libérer la parole."
C'est pour se libérer des fantômes qui ont longtemps
pesé sur sa famille que Fethiye Çetin a écrit un livre, publié l'année dernière en
Turquie, intitulé Ma Grand-mère. Bien calée dans son fauteuil, près de son chat qui
dort, enfoui bien au chaud sous une couverture, elle évoque son enfance à Elazig, une
ville du sud-est de la Turquie. Elle se souvient de ce sentiment d'incertitude qui
l'envahissait parfois : les questions qu'elle posait, déjà curieuse, sur les origines de
la famille, restaient souvent sans réponse. "Longtemps, j'ai cru, comme on me
l'avait dit, que mes grands-parents étaient des cousins, originaires de Diyarbakir,
explique-t-elle. A 25 ans, alors que j'avais entrepris mes études de droit, ma
grand-mère Héranoush m'a demandé de faire des recherches sur une partie de sa famille
qui, disait-elle, vivait aux Etats-Unis. J'ai trouvé ça bizarre qu'une vieille dame
turque de 70 ans se mette soudain en tête de retrouver, en Amérique, des parents dont je
n'avais jamais entendu parler."
La jeune femme obéit à sa grand-mère et commence son
enquête. Elle pose une multitude de questions, auxquelles la vieille dame répond enfin,
révélant son secret : celui d'une petite fille née en 1905 dans un village arménien du
sud-est de la Turquie, Habab. En 1910, son père et son oncle, peut-être conscients de la
menace qui plane, décident d'émigrer aux Etats-Unis. La petite Héranoush restera au
pays avec sa mère, ses grands-mères, ses frères et soeurs, ses cousins. Elle ira à
l'école... jusqu'à l'été 1915.
Un témoignage brut, sans volonté de propagande
"La précision des souvenirs de cette femme m'a
étonnée, confie Fethiye Çetin. J'ai tout vérifié par la suite..."
précise-t-elle, comme si l'on risquait de mettre en doute le récit des horreurs
racontées par sa grand-mère : l'irruption des gendarmes tuant le chef de village devant
tous les habitants rassemblés ; les hommes de plus de 16 ans enchaînés deux par deux,
puis égorgés comme des moutons ; les femmes et les enfants rassemblés dans le jardin
clos de l'église...
A la page 95 du livre, Fethiye Çetin a placé une photo
de famille, prise dans les années 1960. On y découvre, en bas à droite, la silhouette
chétive d'Héranoush Gadaryan. Et ce regard difficile à soutenir. "En 1915, elle
avait 9 ans, précise l'avocate, les larmes aux yeux. Entraînée dans l'exode à travers
la montagne, elle a vu sa grand-mère désespérée qui, tenant par la main deux de ses
petits-enfants, a choisi de les noyer dans le fleuve avant de s'y noyer elle-même.
C'était au pied d'un pont qui enjambe le Tigre. Un pont que j'ai moi-même franchi si
souvent, en ignorant le drame qu'une partie de ma famille avait vécu là."
Le livre raconte comment la petite Héranoush fut sauvée
d'une mort probable par un commissaire de police turc, sans enfant, qui l'a adoptée comme
sa propre fille : "A compter de ce jour, une autre vie a commencé pour ma
grand-mère, explique Fethiye Çetin. Le silence s'est refermé sur le secret de son
origine. Elle a dû apprendre le turc, changer de nom, renier sa religion en se
convertissant à l'islam, comme ce fut le cas de huit autres enfants de son village,
sauvés par l'adoption. Comme furent également sauvées par le mariage avec un Turc de
nombreuses jeunes Arméniennes."
Paradoxalement, ce témoignage implacable sur les
horreurs de 1915 a été bien accueilli en Turquie : le livre, soutenu par la critique,
s'est vendu à 15 000 exemplaires. "Comme le livre a circulé de mains en mains, un
nombre bien plus important de lecteurs ont découvert cette histoire, précise l'auteur.
Mon livre a plu parce qu'il offre un témoignage brut, sans volonté de propagande. Et
aussi parce que cette histoire vécue, qui n'est pas une expérience isolée, a libéré
une mémoire collective."
Dans les mois qui ont suivi la sortie du livre, l'avocate a, par semaine, reçu une
centaine de lettres de lecteurs dont la famille, comme la sienne, avait voulu oublier le
secret honteux d'une grand-mère ou d'un grand-père arméniens convertis, dont
l'existence remettait en cause le mythe officiel d'une Turquie ethniquement homogène.
"Grâce à ma grand-mère, j'ai compris que ce mythe ne correspondait à rien,
souligne Fethiye Çetin. Je suis moi-même une métisse, le produit d'un mélange. Ma
famille, comme mon pays, est une mosaïque."
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