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Ataturquie

A TA TURQUIE, Association socio-culturelle

QUESTION ARMENIENNE

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Paris a desservi les Turcs démocrates

Alain DUGRAND, Jean KEHAYAN, Gilles PERRAULT
In Libération 09/02/2001

voir l'article relatant celui dans Hürriyet

 

Nous aimons la Turquie, car nous fréquentons ses villes, sa longue histoire. Nous sommes lecteurs des pages de Yachar Kemal, des vers de Fazil Husnu Darglarca, Ece Ayhan, Ilhan Berk. Ceux du poète prisonnier Nazim Hikmet, que les instances - on croit rêver - viennent de «réhabiliter» trente-huit ans après sa disparition à Moscou. Démonstration aveuglante du pathos schizophrène d'une bureaucratie. Nous aimons les peuples, les minorités, les croyances de cette Turquie multiculturelle et laïque.

Nous connaissons les ressorts de la révolution occidentaliste de Mustafa Kemal abolissant le califat, abattant à la fois les folies turco-musulmanes du «Comité Union et Progrès» et la monarchie ottomane du «Sultan anglais» Mehmet VI. Nous savons les luttes incessantes de l'esprit public pour frayer voie à la démocratie politique depuis soixante-dix ans. Ces citoyens ont résisté sous le monopartisme, supporté les régimes ultranationalistes maintenus par les Etats-Unis, transformant Ankara en avant-poste de l'Empire, aux marges du Proche-Orient pétrolier. Coup d'Etat de 1960, exécutions, purges, suivies de «pronunciamientos» ouvrant l'économie à l'ultralibéralisme. Les démocrates ont vécu les expulsions ethniques, le terrorisme intérieur, les tensions autoritaires, les émigrations massives, les soulèvements religieux minoritaires, les dissolutions du Parlement, l'instauration d'un Conseil national de sécurité, tutelle armée sur la démocratie représentative. Une nation où syndicats, médias, universités sont sur la corde raide, sans cesse menacés par les oukases bureaucratiques et la censure. Une nation gouvernée par un populisme social-démocrate sous contrôle, laissant d'autres réprimer sans fin les rébellions régionales et les fondamentalismes manipulés.

L'avenir de la Turquie dépend de sa jeunesse, des combats que des millions de ses citoyens assument pour instituer une démocratie pacifiée, ancrée à l'Europe, enfin libérée du magistère politico-diplomatique que le Pentagone assigne aux généraux. Pour en finir avec cette nation otage qui épuise près de 20 % de son budget afin de maintenir sa fonction de base suréquipée face au Proche-Orient, aux Balkans, à l'Asie et à cet improbable ailleurs postsoviétique sur mers Noire et Caspienne, les républiques pétrolières de l'ex-empire (?) russe. Malgré les écueils, toute une société a su inventer, développer des moyens d'information contre le «turquisme» exclusif. Les Turcs chérissent leurs écoles, des foyers savants tels les universités franco-turque de Galatasaray, du Bosphore et les multiples institutions et foyers intellectuels vivants. Nous aimons cette Turquie urbaine, voyageuse et cosmopolite, qui fréquente aussi bien les universités d'Aix-en-Provence et d'Heidelberg. L'avenir lui appartient.

Le 18 janvier dernier, quarante députés, siégeant au nom du peuple français, ont légiféré en reconnaissant le génocide d'un million et demi d'Arméniens en 1895, 1915 et 1916. Effroyables massacres commis par les armées de la Sublime porte, au terme de la décomposition d'un Empire ottoman six fois centenaire et que Mustafa Kemal devait abattre en 1923. Francophile éclairé, il était soutenu par les républicains laïcs de la IIIe République, au premier rang desquels Edouard Herriot, dont la mémoire est vénérée à Istanbul, comme celle de De Gaulle, seul chef d'Etat français à s'être rendu en visite officielle à Ankara. Le général savait qu'à Istanbul, la France libre et son animateur, Etienne Manach, avaient combattu le nazisme sans obstacle des kémalistes.

Quarante députés, plus exigeants défenseurs des droits de l'homme au Levant qu'à Paris quand il s'agit de restaurer la mémoire historique des expéditions coloniales à Madagascar, en Indochine, ou bien en Algérie, au temps de la torture instituée, ont légiféré. Des parlementaires qui entendirent pourtant un général dans le secret du huis clos à propos du rôle des Casques bleus français devant Srebrenica massacrée. Si prudents qu'ils n'osent envisager une quelconque responsabilité française dans le génocide rwandais.

Travaillés par les lobbies communautaristes à quelques semaines des élections municipales et cantonales, Matignon et l'Elysée ont ratifié cette loi où «la France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915». Sans l'imputer à qui que ce soit, et surtout pas à «la Turquie»... Ce faisant, nos gouvernants pensaient ménager le clan des «durs» d'Ankara. Illusion de courte durée: les marchés d'équipement militaire et bétonniers tombent à l'eau. Mais, pire, Paris renforce le délire «turquiste», ce consensus des archaïsmes nationalistes qui étouffe soixante-dix millions de Turcs sevrés de démocratie.

C'est aux citoyens turcs qu'il appartient de mettre à jour les dénégations de leur propre histoire. C'est au peuple qu'il importe de réincorporer dans sa mémoire les crimes du féodalisme ottoman, la duplicité des despotismes et d'un état-major négationniste récusant tout débat. C'est à ce peuple qu'il appartient de régler l'occultation du crime centenaire. Au contraire, les parlementaires, escomptant le «vote arménien», ont déclenché les foudres de «l'honneur blessé» des traîneurs de sabres.

Au lendemain de cette défausse, une part de l'opinion publique turque se réjouit, silencieuse, de l'admonestation lancée contre un régime phagocyté par l'Etat militaire. Extrêmes droites, fondamentalismes, partis et nervis, médias du clan militaro-industriel mobilisent le pathos «turquiste». Le camp «européen» majoritaire assiste, consterné, au repliement d'un état-major redoutant l'intégration européenne de la Turquie, puisqu'elle signifie le crépuscule de ses privilèges et les temps navrants du retour aux casernements...

On aura beau jeu de rappeler les duplicités anglo-américaines d'un Bill Clinton qui mit son veto à l'adoption d'une telle loi par le Congrès américain et d'un Londres où une dépêche spécifie qu'«après avoir passé en revue les preuves sur les massacres des Arméniens en 1915 et 1916 sous l'Empire ottoman, (son cabinet) avait décidé que ces événements ne correspondaient pas à la définition des Nations unies d'un génocide...» (AFP, 24 janvier 2001).

Le vote français contribuera-t-il à aider les démocrates de Turquie? Modifiera-t-il en quoi que ce soit les termes de la tragédie d'Erevan? Là-bas, l'émigration désespérée de près de deux millions de citoyens démontre que l'Arménie est prisonnière des mafieux poststaliniens qui épuisent leur population en risquant des coups d'Etat, emprisonnant les voix «occidentalistes» qui n'espèrent que de l'Europe et d'un rapprochement nécessaire avec la Turquie en devenir. Le vote de nos parlementaires est une mauvaise action contre les peuples qui se débattent dans les convulsions régionales d'un empire défait. Aidera-t-il à amplifier le vacarme des mémoires? A moins de considérer que les morts l'emportent sur les vivants.

    

 

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