| Ne nions pas la douleur arménienne Ahmet INSEL In Libération 05/02/2001
Le vote par le Parlement français, dans l'urgence et à l'unanimité, d'une loi
reconnaissant le génocide arménien, s'explique probablement par l'approche des
élections municipales. Le sentiment de culpabilité de la France au sujet de son passé
colonialiste, les souvenirs refoulés de sa responsabilité en Algérie ou de son rôle
ambigu dans d'autres massacres du passé ont dû jouer dans ce travail de mémoire. Même
s'il s'agit en l'occurrence d'un travail sur le compte d'autrui. Dans le vote du Parlement
français, on peut aussi voir, et s'inquiéter, des effets de l'emprise croissante des
soucis communautaires sur la politique étrangère. Mais tous ces éléments ne sauraient
expliquer la lame de fond dont s'alimente cette mobilisation pour la reconnaissance du
génocide arménien, qui dépasse largement la France. Au-delà du cas de la Turquie, le
travail de mémoire en uvre dans les pays occidentaux porte aussi sur les
événements douloureux qui ont accompagné l'accouchement des Etats-nations.
Le gouvernement français évoque le caractère inoffensif
de la loi. Mais la réalité est sensiblement différente. Si l'on reconnaît que «la
loi est l'expression de la volonté générale», en tant que telle, elle est
susceptible de produire des effets politiques et juridiques. Même s'il reste déclaratif
dans sa forme, ce texte créera un référent juridique de poids. Il sera la base d'appui
d'autres initiatives européennes. Il peut à terme créer une condition supplémentaire
pour l'entrée de la Turquie à l'UE. Par ailleurs, pour tous les descendants des
Arméniens qui ont perdu leur vie durant la déportation, il peut fournir une prise
juridique. Les héritiers de ceux qui ont perdu leurs biens durant ses événements
tragiques seront tentés de saisir les tribunaux. Bien que cette loi n'ajoute rien aux
droits existants des héritiers des Arméniens massacrés ou contraints à abandonner
leurs biens, elle ouvre la légitimité d'un champ d'action juridique. Il y aura toujours
des avocats pour plaider la continuité de l'Etat, à l'appui de certaines dispositions du
traité de Lausanne de 1923, notamment celles concernant le transfert à l'Etat turc d'une
partie des dettes extérieures ottomanes. Bref, même si ces procès n'aboutissent pas,
ils constitueront pour la Turquie un abcès de fixation, en l'obligeant à jouer sur la
scène internationale le rôle d'un pays sur la défensive, un accusé voire un inculpé
permanent.
Face à cette évolution prévisible, la Turquie se
comporte en conformité avec l'un de ses proverbes préférés qui affirme que «la
dénégation est la citadelle du brave». Non seulement certains nient les cruautés
subies par les Arméniens, mais la tendance, orchestrée par la droite nationaliste au
pouvoir, est de reconnaître un génocide, mais celui effectué «par les Arméniens
contre les populations turques ou musulmanes». Il est vrai que des bandes armées
arméniennes ont massacré des populations civiles quand elles jouaient aux avant-gardes
des armées russes en guerre contre l'Empire ottoman ou étaient enrôlées dans la
Légion arménienne par l'armée française d'occupation. Le revers de la médaille que
l'historiographie arménienne a tendance à occulter de son côté. Mais, de là à
affirmer qu'il y a eu une politique de génocide mise en uvre par les Arméniens, il
y a un seuil que les nationalistes turcs franchissent allègrement.
A Igdir, la ville-frontière avec l'Arménie, est érigé,
depuis quelques mois, un «monument de commémoration des massacres perpétrés par les
Arméniens», appelé par la presse locale le «monument du génocide». Cinq
épées de 43 mètres de haut se dressent pour qu'elles soient visibles de l'autre côté
de la frontière, jusqu'à Erevan. Le ministre turc de la Défense, membre du Parti
d'action nationaliste, décide d'inaugurer dans les villes touristiques de la Turquie
d'autres «monuments de commémoration du génocide». Du refus de reconnaître la
pertinence de l'utilisation du terme de «génocide» pour désigner les massacres subis
par les Arméniens, nous passons, avec l'appui des médias, au délire négationniste.
Sans pour autant se rendre compte qu'en agissant ainsi nous reconnaissons de facto le fait
génocidaire.
Si le génocide est défini comme une politique
délibérée, systématique, organisée et universelle qui vise à l'élimination physique
d'un groupe de population, on ne peut affirmer avec certitude que la décision de
déportation des populations arméniennes, prise en 1915 et appliquée durant quelques
années, était une politique de génocide. Mais, dans la mise en place de cette politique
de déportation, une branche du pouvoir, celle contrôlée par le Parti union et progrès,
a mis en branle la machinerie infernale par l'entremise de son Organisation spéciale.
Certains responsables ottomans de l'époque ont jugé qu'il serait préférable «pour
l'intérêt de l'Etat» de ne pas seulement déporter, mais d'éliminer physiquement
une partie des Arméniens. Ils vivaient dans le vertige de la perte de l'empire. Ils ont
aussi été aidés dans cette tâche lugubre par certaines tribus kurdes. Mais la
déportation n'a pas touché toutes les populations arméniennes vivant dans l'Empire
ottoman.
Jusqu'aux années 70, un silence pudique couvrait en
Turquie cette page douloureuse. Dans l'histoire officielle, on n'en parlait pas, mais,
dans l'histoire officieuse, on utilisait couramment le terme de «massacres
réciproques». Les historiens les plus proches des thèses officielles avançaient le
chiffre de 300 000 morts du côté des Arméniens. D'autres, plus tard, ont reconnu 500
000, voire 800 000 victimes ou disparus arméniens après 1915, ce qui représente un peu
moins de la moitié des Arméniens vivant dans l'est de l'Anatolie. Ce qui est
considérable. En tout cas, nous reconnaissions qu'ils se comptaient par centaines de
milliers. Mais, nulle part en Turquie, une plaque ou un monument à la mémoire de ces
victimes n'étaient érigés. Parmi nos concitoyens arméniens, vivant actuellement en
Turquie, certains ont des parents, proches ou lointains, qui ont perdu leur vie durant la
déportation. Ne devions-nous pas aussi respecter leur mémoire, comme nous voulons
désormais respecter la mémoire des victimes musulmanes?
La société turque vit une crise de dénégation. La
plupart des organisations de gauche, les syndicats, au côté des représentants des
chambres de commerce et des associations ultranationalistes, protestent contre la France.
Mais il ne vient pas à l'esprit de la gauche turque que, avec l'inauguration de monuments
en Turquie qui accusent les Arméniens du crime de génocide, nous foulons au pied la
mémoire des Arméniens. A part quelques historiens courageux qui s'expriment et publient
sur les crimes de la déportation, la gauche turque a-t-elle déposé une seule gerbe en
souvenir des victimes arméniennes?
Quand demain les Etats-Unis, l'Angleterre, puis d'autres
pays occidentaux, ou l'Iran et la Syrie, où vit une forte population arménienne,
voteront une décision similaire à celle du Parlement français, nous déborderons encore
plus d'énergie et de passion pour organiser de nouvelles manifestations, pour brûler
toutes sortes de drapeaux et pour boycotter tous ces pays. Cette agitation aveugle,
accompagnée d'un pathos nationaliste de repli, n'est-elle pas la manifestation d'une
grave crise de notre imaginaire social-historique? Nous sommes entrés dans une spirale
d'enfermement sur notre discours. Je crains que son aboutissement soit de faire de notre
pays la Serbie ou l'Irak de la décennie à venir. Ainsi ceux, en Europe et en Turquie,
qui voyaient avec horreur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne auront
définitivement gagné la partie. |