La
justice turque renonce à juger Orhan Pamuk,
le gouvernement soulagé
Par Burak AKINCI (AFP - 23/01/2006) - La justice turque a décidé lundi de ne
pas juger l'écrivain turc Orhan Pamuk pour ses propos sur les massacres d'Arméniens sous
l'empire ottoman, renonçant ainsi à un procès qui embarrassait le gouvernement et
risquait de nuire aux aspirations européennes de la Turquie.
Cette décision a immédiatement été saluée par
Bruxelles.
Une cour d'assises d'Istanbul chargé de juger M. Pamuk,
53 ans, a décidé d'abandonner les poursuites en l'absence d'une autorisation formelle du
ministère de la Justice qu'elle jugeait nécessaire, a expliqué à l'AFP le défenseur
du romancier turc le plus lu à l'étranger.
"Les poursuites ont été abandonnées", a dit
Me Haluk Inanici, indiquant que la prochaine audience du procès entamé le 16 décembre
dans la métropole turque n'aura pas lieu comme prévu le 7 février.
Le tribunal avait décidé d'appliquer à Pamuk les
dispositions légales en vigueur avant la promulgation, le 1er juin, d'un nouveau code
pénal, estimant que celles-ci étaient plus favorables à l'accusé en ce qu'elles
imposaient l'obligation d'une autorisation ministérielle préalable aux poursuites.
Le ministère de la Justice a estimé dans une lettre
adressée vendredi dernier au tribunal qu'il appartenait à la Cour de décider de juger
ou pas l'accusé, affirmant en somme que Pamuk ne devrait pas être jugé.
L'auteur, lauréat du prix Médicis étranger 2005 pour
"Neige" et de nombreux autres prix internationaux, risquait entre six mois et
trois ans de prison pour "insulte ouverte à la nation turque" dans le cadre
d'un procès considéré comme un teste pour la liberté d'expression en Turquie.
Il lui était reproché d'avoir affirmé dans un
entretien publié par un magazine suisse en février 2005: "Un million d'Arméniens
et 30.000 Kurdes ont été tués sur ces terres, mais personne d'autre que moi n'ose le
dire".
La décision de poursuivre Pamuk avait suscité de
violentes critiques de la part des milieux libéraux en Turquie et de l'Union européenne.
Le commissaire européen à l'Elargissement Olli Rehn avait ainsi estimé que le procès
aurait valeur de "test décisif" pour la Turquie.
Lundi, M. Rehn a salué la décision de la justice
turque. "C'est évidemment une bonne nouvelle pour M. Pamuk mais c'est aussi une
bonne nouvelle pour la liberté d'expression en Turquie" a-t-il dit dans un
communiqué publié à Bruxelles.
Des députés européens venus à Istanbul assister à la
première audience avaient agité à l'ouverture du procès la menace d'une interruption
des négociations d'adhésion entre la Turquie et l'Union européenne, lancées le 4
octobre.
La première audience avait été émaillée d'incidents
et le romancier avait été pris à partie par une foule de manifestants d'extrême droite
parvenus à s'introduire jusqu'à la porte de la salle d'audience et accusant le prévenu
d'être un "traître à la nation" turque.
La question du "génocide" arménien et kurde
et très sensible pour les milieux nationalistes en Turquie. C'est après un recours
déposé devant la justice par un groupe d'avocats nationalistes que la Cour d'Istanbul
avait intenté un procès contre M. Pamuk.
L'un de ces avocats, Kemal Kerinçsiz, s'est déclaré déçu lundi, indiquant qu'il fera
appel de cette décision devant la Cour de Cassation.
"Mais un verdict de la Cour prendra des mois, voire
un an", a-t-il dit à l'AFP.
Les Arméniens affirment que jusqu'à 1,5 million des
leurs ont péri lors d'un "génocide" entre 1915 et 1917, Ankara soutenant que
300.000 Arméniens et au moins autant de Turcs ont été tués à la suite du soulèvement
des Arméniens. |